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La passe tourneboulée1

Viviane Dubol

Rencontre de l’École lacanienne de psychanalyse

Sur la base de quinze lignes à propos d’une thèse de psychopathologie, tout juste soutenue2, La prostitution une expérience de vie « effets–mères », Jean Allouch prit le risque de me laisser parler au colloque L’opacité sexuelle3, juin 1998. Ni membre de l’École lacanienne de psychanalyse ni une de ses analysantes, mais une auditrice libre. À ce moment-là, il faisait une relecture du séminaire L’angoisse (1962/1963). Embarqué au 4, place Saint-Germain-des-Prés, dans les locaux de la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale, le savoir de ma thèse sortit déconstruit lorsque la modulatrice4 fit remarquer que les prostituées réussissaient dans leurs passes là où les analystes avaient tant de mal avec l’objet petit a.

L’année suivante, à Sainte-Anne, au cours des années qui fabriqueront L’amour Lacan5, un espace avait été laissé vide dans le planning du séminaire. Cet effet d’appel du trou ravit quatre d’entre nous et eut comme effet la création d’un cartel avec une plus-une pas très orthodoxe6. Nouvelle passe. Comment entrer dans l’opacité de la passe de Lacan dite « La Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école » (désormais Proposition) ? Ce dispositif érotologique était-il le seul susceptible d’entériner le fait qu’il y aura eu de l’analyse devant une école ? Nos questions déclenchèrent une première avalanche de textes faite de ceux qui entourent sa naissance et son institutionnalisation. Puis apparut un entre textuel, fait de variations depuis la première version dite orale, publiée dans la revue Ornicar7, à la seconde dans Scilicet8 et les modifications égrenées ici et là tout au long des séminaires dans un enseignement ne cessant de varier.

On apprit encore que la demande de Jacques Lacan, martelée de 1967 à 1980, d’avoir des témoignages sur ce moment de passage de l’analysant à l’analyste resta toujours insatisfaite. Après le congrès de Deauville (1978) et la déclaration « C’est un échec cette passe9 », étrangement, Lacan ne mit pas un terme à cette expérience. C’est la dissolution de l’École freudienne de Paris qui le fit, mais il renonça à sa fonction de transmission de la psychanalyse. La demande de savoir fut formulée au congrès de La Grande Motte de cette façon éclairante :

Pourquoi quelqu’un prend ce risque, ce risque fou, enfin, de devenir ce qu’est cet objet, ce qu’est cet objet en tant qu’il représente en fin de compte rien d’autre qu’un certain nombre d’énigmes polarisées, celles qui sont, pour ceux qui parlent, celles qui se présentifient dans ces grandes fonctions qui ne sont d’ailleurs pas sans être profondément liées au corps, à savoir le sein nourricier, à savoir le déchet, le rejet, la merde pour l’appeler par son nom, ou encore ces choses qui pour avoir un aspect plus noble, sont strictement du même niveau. Je veux dire le regard et la voix10.

Devenue analysante et forte de cette expérience de cartel, je m’autorise à rentrer à l’École lacanienne de psychanalyse. En 2005, un colloque Passe le temps passe11 s’organise. La passe divise l’école. De cette violence symbolique ressentie naissait un autre cartel12 aux effets nombreux13. Une deuxième avalanche de textes arrive rendant compte de la vie de la passe depuis plus d’un demi-siècle. De cette masse textuelle s’accroissant, un livre, plus contemporain dénote. Dans La passe à plus d’un titre, José Attal14, avec précisions, montre que les deux versions de la Proposition, précédemment évoquées, sont l’antithèse l’une de l’autre et qu’il existe chez Jacques Lacan une troisième Proposition s’écrivant à partir de novembre 197315.

Après ces deux cartels, le geste de récolte des fragments éclairant la fin de l’analyse et la passe ne s’épuisa pas. Une curiosité restait vive. Des terminaisons d’analyses, côté analysants, se jouaient sans que je comprenne toujours le pourquoi et le comment, me raccrochant à cette formule de Ferenczi : « L’analyse doit pour ainsi dire mourir d’épuisement16 ». Cette conception de la fin de l’analyse allait-elle être vérifiée par mon expérience ?

Ma passe tourneboulée

Un devenir analyste de l’école était en mouvement, cinq années s’étant écoulées depuis la fin de mon analyse. Un jour, sans réfléchir, effets d’une analyse arrivée à son impasse de fin de partie, je sautai dans la passe dès qu’elle se présenta, comme poussée. Mais une volonté gouverna, celle de dire à ma façon et devant le lieu qui m’importait, l’École lacanienne de psychanalyse, que des opérations de déconstruction, de déplacement s’étaient produites qui eurent comme conséquence une séparation irréversible d’une analysante d’avec son analyste. Parmi ce qui fait la vitalité d’une cure et ses moments de larmes et tristesse, je voulais surtout faire le récit d’un événement magique qui eut lieu au bord de la fin de mon analyse, une sorte d’épreuve de vérité.

C’était un soir de l’année 2016. La configuration était la suivante : la nuit, une tour de Palamos en Espagne, un Airbnb. Mon amie dormait tandis que je restais encore éveillée, allongée. Par la fenêtre de la cuisine, une lumière arrivant du dehors inonda une trajectoire. Un étrange petit personnage apparut, pas tout à fait humain, pas tout à fait fantôme, plutôt relevant de l’imaginaire de la science-fiction. Les couleurs étaient celle d’un camaïeu gris/noir. On se regarda très paisiblement, yeux dans les yeux, le temps qu’il traverse la pièce en marchant et passe au travers de la véranda pour disparaître, ailleurs, laissant la scène vide de lui.

Ça avait eu lieu. Une image bien réelle avait été là, qui, plutôt que de me faire peur et crier me transposa, stupéfaite, dans un état de calme spirituel. Quel statut pouvait-on donner à cette image réalisée, réelle ? Sans texte, elle n’était pas un fantasme. Sans son, elle n’était pas un signifiant. Pas que des signes à déchiffrer non plus du fait de son effet de coupure point sur lequel je reviendrai. Certainement pas un rêve. Elle n’était pas non plus la représentation de l’enfant mort de ma mère, un peu la représentation de personnages imaginaires que dessinait un de mes enfants. Cette image, comme un montage, rendait visible une présence inconnue enfin s’absentant de mon corps. La psychiatrie dirait hallucination ! Ce que je peux dire c’est que cette illumination17 désactiva définitivement l’objet dont l’analyste avait offert sa présence comme support. Se souvient-on du propos de Jacques Lacan à La Grande Motte « de devenir ce qu’est cet objet » ! Cette opération produisit un dernier effet. La puissance de cette image acheva de me séparer du lieu de mon analyse tout en étant de sa propre production, réalisant une coupure radicale. Serait-ce là une manifestation de ce que l’on commence à appeler « une image en elle-même », neutre, dont l’objet s’est résorbé donnant à voir le lieu asséché, l’objet s’en décollant ? Cette image animée dessinait une substitution en mouvement où un ailleurs vide et calme venait à la place de l’objet qui, tyrannique, avait trop pris le dessus du lieu, un temps.

Le syntagme de Jacques Lacan pour nommer la passe est « passage à l’acte éclairé18 ». Puis il ajoute « éclairé du défaut fait à la jouissance de l’union sexuelle19 ». Ce qui est sûr c’est que j’étais libérée d’une excitation venant d’un personnage inexistant, mais insistant, qui avait coloré mon érotique. Seule la dinguerie d’une analyse permet de mener à ça. L’objet/personnage aux effets si réels était soufflé, mis dans l’ombre. Désignant la place d’une absence, je n’irai pas jusqu’à dire que l’objet a disparu ! Plus, cette illumination configurait le mouvement subjectif du versement de l’analytique du lien érotique à l’enfant mort à l’analytique du lieu de l’inexistence de l’Autre ; sa disparition. Ce lieu, une fois atteint, au prix d’une longue ascèse où lalangue et les rêves jouèrent leur partie, décoche les flèches libératrices de la fin de l’analyse. En effet, dès ce petit personnage disparu, je savais que mon analyse était terminée. Quelques semaines après, des effets très réels se manifestèrent. Je me mis à rire lorsque l’analyste me rappela de vive voix à mes séances. Le moteur qui m’avait fait tant de fois prendre inlassablement le chemin de l’analyse était désactivé. Je ne pouvais plus aller à mes séances, ça s’arrêtait. Sur le nœud borroméen mis à plat, Jean Allouch localise l’illumination en RI, plage de recoupement du réel et de l’imaginaire, bordée par la corde du symbolique. Il ajoute : « Ainsi peut-on conjecturer que ce bord symbolique opère d’une certaine façon dans ces possibles passages où ce qui se présente d’abord dans l’analytique de a est susceptible de verser dans celle du rapport20. »

Un autre détail parait important à relever dans l’expérience de cette passe. Dans l’après-coup de l’écriture de ce texte, je réalise que ma passe a fait l’objet d’une sympathique et douce ingérence divine. Les deux passeuses, très consciencieuses, formidables et très à l’écoute, révélèrent chacune, au fil des entretiens et de moments précis de mon récit leur croyance en Dieu. On peut se demander si la présence dans le discours d’un Autre divin absolu n’a pas bouché la possibilité que s’entende l’inexistence de l’Autre que révélait cette illumination comme une version possible de la fin de l’analyse ? Ma passe ne donna pas lieu à une nomination A.E.21, ce qui me déplaça dans « l’erre » d’une A.E. clandestine. Tremblement.

Une précision. Lorsque cette illumination eut lieu, les premiers textes sur la distinction de deux analytiques du sexe n’étaient pas encore publiés. Cette précision fait de ce témoignage tout autre chose qu’une vignette clinique ou une restitution, mais « le lieu même de l’expérience22 » comme une troublante production par soi d’une production d’école.

Fin d’analyse

« La passe, ça n’a rien à faire avec l’analyse » dit Jacques Lacan en 1973. Pratiquer l’expérience de se livrer à un « on dit » et donc à un dispositif de témoignage indirect de « passeurs » est bien différent de l’exercice de se livrer à un lien érotique à deux23 qu’est l’ascèse analytique. Cette expérience, d’accepter de n’être rien d’autre que ce « lui » dont on parle, fait sentir à quel point la passe relève d’« une expérience commune mais pas identique pour chacun24 » : passeurs, passant, membres du jury. C’est également cet aspect du collectivement produit que Jean Allouch choisit de souligner lors de l’entretien réalisé avec Délia Kohen25 en juin 2019. Questionné sur la passe, il répondit : « Ce qu’il y a d’essentiel c’est d’interroger la didactique… Si on prend la passe sans l’école c’est plus la passe. La passe a été pensée comme une manière d’interroger l’école par Lacan26. » Si en effet, le dispositif de l’analyse et le dispositif de la passe relèvent d’érotologies différentes, un point les enchevêtre dans leur rapport à l’école. Il n’y a pas de passe sans école.

Revenons à la récolte. Dès 1967, date de la première occurrence, on trouve des traces du questionnement minutieux et constant qu’a porté Jean Allouch à la fin de l’analyse et à la passe. Côté école, avec d’autres et en acte, il maintenait vive une tension à leur endroit tout en veillant à ce que le dispositif de la passe reste toujours aux marges de l’école. Côté publication, on observe que seulement huit ouvrages parmi une liste de vingt-sept27 ne comportent pas de référence à la passe ou à la fin de l’analyse.

Les critiques et conjectures que développe Jean Allouch pendant plus de cinquante ans, dessinent des périodes28. C’est sur la dernière, dont je situe l’ouverture en 2016, que je vais zoomer et rassembler quelques fragments portant sur la fin de l’analyse, pris dans le vivant d’une école, entrelacs d’un en-dedans et d’un en-dehors. L’année de la publication de L’Autre sexe29, il formulee pour la première fois sa propre demande à l’endroit de la fin de l’analyse. En réponse à un courrier interne de l’école30, Jean Allouch écrit :

Lacan avait une question, il l’a configurée d’une certaine façon. Il ne savait pas y répondre. Elle était peut-être mal posée, configurée ? Aujourd’hui, la question se pose autant qu’en 1964. Quelle est la question qu’il mettait en jeu au niveau de ce dispositif. La mienne : qu’est-ce qui a lieu chez quelqu’un qui se trouve délesté du rapport sexuel, de l’existence de l’Autre et de la jouissance de l’Autre, qu’une analyse l’aurait amené à ce point ?

Quatre années plus tard. À la clôture du colloque, Lacan, Le moment Soury : « parler, dessiner, écrire, manipuler », une intervention de Jean Allouch déclenche une pluie d’objections, de rires, d’assertions ironiques, un bruit de bouche « grrrrrrr » :

J.A. : Oui je je je voudrais juste rappeler une phrase de Lacan qui pour moi est, heu, éclaire ce dont on est en train de discuter, heu. Il me semble que, il, l’absence. Oh non, il faut que je trouve la formule exacte (haussant la voix) [silence] Le non rapport, sa formule, chez Lacan, c’est, là, je cite : « le manque du désir de rapport sexuel. » Là, on est dans une érotique et donc le non-rapport, heu et pas l’inexistence du rapport, le non rapport heu à mon avis il est là. Il y a subjectivement érotiquement non-rapport quand il y a, là, je re-cite : « absence », tous les mots sont importants, « absence du désir de rapport sexuel » [silence].

Une voix discrète : absence ou manque ?

J.A. : Est-ce que vous arrivez à à à concevoir ce que, ce que cela indique ? Ce n’est pas « le désir de l’absence de rapport sexuel ». C’est : « l’absence du désir de rapport sexuel ». Pour moi, c’est exactement ça, le point d’aboutissement d’une analyse31.

Le syntagme « le manque de désir du rapport sexuel » se trouve dans la séance du 15 janvier 1974 du séminaire Les non-dupes errent32. Quant à l’autre syntagme, « l’absence du désir de rapport sexuel », je ne l’ai pas encore retrouvé ce qui me laisse conclure, pour le moment, à « un dit » de Jean Allouch s’énonçant ce jour-là33. « Analyser c’est distinguer » n’a cessé de marteler Jean Allouch les dernières années de sa vie. On aura besoin de beaucoup de temps pour exercer à notre tour « des lectures intriguées, questionnantes et, à l’occasion, critiques (au sens foucaldien d’un “désassujettissement”, d’une “inservitude volontaire”)34. »

À partir de 2016, Jean Allouch tire le fil du support topologique que l’Autre offre à l’objet. Il parle de « ruptures épistémiques35 », apportant, parmi d’autres points, une nouvelle lumière sur la conception de ce que serait une fin d’analyse et le passage de l’analysant à l’analyste. Passe tourneboulée ! Si nous n’en prenions pas acte, nous resterions figés à la Proposition de 1967 risquant de transformer l’objet a en un impérial critère sélectif administratif et institutionnel satisfaisant au cahier des charges à l’accession au titre d’A.E. d’une école.

Les deux derniers ouvrages36 de Jean Allouch pourraient donner l’impression d’un laisser-tomber, la question de la fin d’analyse n’y étant pas abordée. Or, une piste se trouve dans l’article de son intervention au colloque de la revue neutre de 2022 « Deux analytiques du sexe, analytique du lien, analytique du lieu ». Après avoir formulé de plus que sévères critiques à propos du livre Comment finissent les analyses de Jacques-Alain Miller37, il écrit : « Devant tant d’inepsy dites et écrites ici et là sur cette fin, j’en suis venu à admettre que, désormais, la meilleure façon de traiter cette question était de ne pas la poser, de laisser parler les expériences38. »

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