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« Foucaldienne l’analyse : vraiment1 ? »
Guy Casadamont
Car pour nous… quand je dis nous je vous dis vous et
moi, Michel Foucault, qui nous intéressons au rapport
des mots et des choses, car en fin de compte il ne s’agit
que de ça dans la psychanalyse […] quelque chose qui
s’appelle histoire de la subjectivité, c’est un titre que
vous accepteriez […]2.
Jacques Lacan
Le désir n’est-il pas ce qui demeure toujours impensé
au cœur de la pensée3 ?
Michel Foucault
Libres circonstances. La première fois que je vois et entends Jean Allouch, c’est dans une librairie parisienne à l’occasion de la sortie de son livre, L’éthification de la psychanalyse. Calamité4. Jacques Hassoun lui pose cette question : « Mais si la psychanalyse n’est pas une éthique, alors qu’est-elle ? » Jean Allouch répond par … un silence impressionnant.
La réponse explicite, écrite, viendra un an plus tard avec un autre livre : La psychanalyse : une érotologie de passage et c’est dans cet ouvrage que l’on peut lire cette déclaration du 13 janvier 1998, inouïe dans le champ freudien : « La position de la psychanalyse, dis-je, sera foucaldienne ou la psychanalyse ne sera plus. D’ailleurs, nous allons le voir, ça a toujours été le cas5. » « Dis-je », ce n’est pas un dit, c’est un dire, le registre est celui de l’énonciation. « Le dire est porteur d’une vérité plus vive que le dit » note Laurie Laufer dans un article où elle pose ouvertement la question de savoir si une psychanalyse foucaldienne est possible, pour y répondre par l’affirmative6. S’agissant d’une énonciation, sa résonance ne peut être la même pour chacun de ceux qui en partageraient même l’énoncé, tandis que d’autres auraient quelque(s) motif(s) de se cabrer, pour cette raison, par exemple, que Michel Foucault n’ayant pas fait d’analyse dite personnelle, serait d’emblée disqualifié. Reproche à lui expressément formulé de la ville de Nice en 1974 par un certain Jacques Lacan dans la discussion qui suivit une conférence donnée sous le titre… : « Le phénomène lacanien7 »…
« Foucault », on le sait, est un nom qui divise. Pour les échos d’aujourd’hui, à s’en tenir à eux, on peut en donner deux illustrations récentes venant l’une d’un historien, l’autre d’un philosophe. À l’occasion de la publication des deux derniers volumes des Écrits politiques de Cornelius Castoriadis, l’historien Pierre Rosanvallon remarquait au terme d’appréciations nuancées ceci : « Castoriadis connaît une certaine éclipse8 », de même Michel de Certeau ou Claude Lefort, il ajoute : « Celui qui, parmi eux, rafle la mise, c’est Michel Foucault9. »
Second écho en contre, celui du philosophe Alain Badiou qui dans son dernier ouvrage, recueil de longs entretiens, lâche cette incise : « […] j’avais toujours l’intention d’écrire un pamphlet contre Foucault10. » Mais… point de pamphlet, cette « intention » s’est éteinte.
À l’occasion d’un colloque tenu à l’université Denis Diderot fin 2012 qui prend pour thématique « Foucault et la psychanalyse », Jean Allouch revient sur la déclaration du 13 janvier 1998 donnant pour titre à son exposé : « L’analyse sera foucaldienne ou ne sera plus11. » On aura lu que la formulation de 2012 est condensée comparée à celle de 1998, ce n’est pas seulement la position de la psychanalyse, c’est l’être de l’analyse qui « sera foucaldienne ou ne sera plus ». Trois lettres ont sauté, le « psy » de psychanalyse, c’est qu’entre temps dans un autre petit livre sous-titré Réponse à Michel Foucault, J. Allouch avait publié un manifeste de la « Spychanalyse », – « spy » pour spiritualité12. L’hypothèse freudienne de « l’appareil psychique » n’est pas reconduite.
Le 15 mars 2019 un entretien avec Pascale Molinier ouvre sur ce qu’elle appelle « cette formule célèbre », celle de 1998. Première réponse d’Allouch : « C’est une indication que, déjà chez Freud, la manière était largement foucaldienne13. »
M. : C’est mystérieux cela… vous mettez la barre très haute.
J. A. : Il s’agit de l’invention elle-même de la psychanalyse, de son déplacement par rapport au discours psychiatrique, par rapport à la théorie de la dégénérescence, par rapport au soin. Certaines jeunes femmes que Freud reçut au début de son exercice l’ont prié de se taire ou, plus précisément, de laisser de côté son savoir, de ne pas faire en sorte que son savoir soit ce qui intervient dans la thérapeutique. Freud a su se déprendre [terme foucaldien s’il en est] – dans certaines limites, il est vrai – d’une position strictement médicale. Ce fut un geste inouï. Ce regard médical, si justement identifié par Foucault, Freud renonce à l’incarner14.
Quelques vingt ans plus tôt, dans une intervention au colloque tenu au Centre Beaubourg en juin 2000 sous le titre : « L’infréquentable Michel Foucault », J. Allouch faisant grand cas du Saint Foucault de David Halperin15 y présente les choses ainsi :
[…] la psychanalyse, ceci dès son départ, a pris une position que l’on peut qualifier après coup de « foucaldienne », une position inventée aussi (et largement hors de toute influence de Foucault, David Halperin le rappelle) par le féminisme et par le mouvement gay et lesbien. Cette position se caractérise par un refus, celui d’entièrement livrer la décision (quelle qu’elle soit) à ce discours d’expertise dont l’un des effets […] a été – écrit Halperin – « […] de disqualifier nos expériences subjectives et de nous dénier le droit d’exprimer un savoir sur nous-mêmes16 ».
Dans La Psychanalyse : une érotologie de passage, J. Allouch discute et étaye cette Déclaration de 1998. Ne retenons qu’un seul trait de cet étayage :
La psychanalyse sera foucaldienne ou ne sera plus veut donc dire en premier [lieu] que nous avons la charge de faire Lacan rejoindre Foucault. Or quelque chose comme un point de rendez-vous leur est fixé d’avance, une sorte de trognon d’éros que tout un chacun appelle soi17.
Et d’ajouter : « Le soi est un inconnu qui n’a pas bonne presse18. »
Avec ce soi, « une sorte de trognon d’éros » on est chez Lacan. Dans la séance du 16 mars 1976 de son séminaire, Lacan avance ceci :
Comme je l’ai dit tout à l’heure, nous ne pouvons atteindre que des bouts de réel. Le réel, celui dont il s’agit dans ce qu’on appelle ma pensée, [le réel] est toujours un bout, un trognon. Un trognon certes autour duquel la pensée brode, mais son stigmate, à ce réel comme tel, c’est de ne se relier à rien19.
Comment un tel abord lacanien du réel pourrait-il avoir bonne presse ? C’est impossible. Ce mot « trognon » vient du latin truncare qui signifie amputer…
Le propos de Jean Allouch est jusqu’à présent restitué de façon certes partielle, – de 1983 à 2022, Isabelle Châtelet a récemment dénombré vingt-et-un textes relatifs au rapport d’Allouch à Foucault, restitution pas moins partiale puisque nous partageons librement l’ensemble des assertions précitées. Mais là, à cet endroit de cet exposé vous pourriez me dire : « Soit, mais alors de votre côté, quoi ? ». Dégageons alors cinq configurations qui attestent la pertinence de la déclaration de 1998.
Première configuration. À partir d’une analytique du pouvoir. Surveiller et punir, Naissance de la prison [1975], une histoire de la prison en France pendant la première moitié du xixe siècle. Cet ouvrage croise trois fils, un fil durkheimien, un fil marxien et un fil nietzschéen.
Un fil durkheimien selon lequel les faits sociaux s’analysent à partir de faits sociaux antécédents20, d’où la captation de la prison à sa naissance par la montée des disciplines au cours de l’âge classique.
Beaucoup des procédés disciplinaires existaient depuis longtemps — dans les couvents, dans les armées, dans les ateliers aussi. Mais les disciplines sont devenues au cours du xviie et xviiie siècle des formules générales de domination21.
Les disciplines imposent un rapport de « docilité-utilité » au corps humain. « La discipline majore les forces du corps (en termes économiques d’utilité) et diminue ces même forces (en termes politiques d’obéissance)22. »
Le fil marxien de « la gestion différentielle des illégalismes ». Soit « une justice de classe » discriminant les illégalismes économiques tolérés de la classe dominante, des illégalismes contre les biens, illégalismes réprimés des classes pauvres23.
Un fil nietzschéen en une question posée par les deux dernières phrases de la quatrième de couverture de ce livre signée M.F. : « Peut-on faire la généalogie de la morale moderne à partir d’une histoire politique des corps ? » Hommage appuyé au Nietzsche de la Généalogie de la morale [1887]24.
De cet ouvrage extrayons encore une phrase : « La discipline est une anatomie politique du détail25. » Cette « technologie politique du corps » écrit Foucault, est une « microphysique du pouvoir26 », elle est aussi une explication avec le marxisme althussérien27. Si l’on verse cette phrase dans le champ freudien, elle s’y écrit autrement devenant :
L’analyse est une anatomie subjective du détail.
Si l’on se reporte au ternaire Symbolique, Imaginaire, Réel, (conférence de J. Lacan, du 8 juillet 1953), c’est S. pour la subjectivité, I. pour l’anatomie et R. pour le détail. Je réentends Jean Allouch à son séminaire à Paris nous dire « la psychanalyse ne s’occupe que de détails. »
Deuxième configuration. Prémices d’un sujet foucaldien. Peu après la publication de l’Histoire de la sexualité, La volonté de savoir [1976], Michel Foucault est invité à une conversation dite à bâtons rompus par la revue Ornicar ? Jacques-Alain Miller contre Foucault au long de cet échange présenté « à bâtons rompus », souvent bâton en main. Ce moment :
J.-A. Miller : Enfin, qui sont pour toi les sujets qui s’opposent ?
M. Foucault : Ce n’est qu’une hypothèse, mais je dirais : tout le monde à tout le monde. Il n’y a pas, immédiatement donnés, de sujets dont l’un serait le prolétariat et l’autre la bourgeoisie. Qui lutte contre qui ? Nous luttons tous contre tous. Et il y a toujours quelque chose en nous qui lutte contre autre chose en nous28.
Lacan n’est pas loin avec son objet pulsionnel, cause de la division du sujet « dans son être29 ».
Miller reprend l’initiative :
[…] mais en définitive, l’élément premier et dernier, ce sont les individus ?
Foucault : Oui, les individus, et même les sous-individus.
Miller : Les sous-individus ?
Foucault : Pourquoi pas30 ?
On lira que dans cette conversation, « sous-individu » est ici le nom foucaldien du… su-jet auquel sera consacré le cours de 1980-1981 au Collège de France sous le titre que Foucault dira d’emblée « un peu solennel », celui de Subjectivité et vérité31.
Troisième configuration. C’est à l’occasion d’un colloque tenu à Caen en 1999 sur la thématique « Michel Foucault et la médecine », que J. Allouch posera et dépliera non plus cette fois-ci une proximité, mais une identité entre le « plus-de-jouir » côté Lacan, nouvelle nomination de l’objet petit a et « l’intensification du plaisir » côté Foucault, posant que le « plaisir » chez Foucault est « jouissance » chez Lacan32. Cette présentation sera reprise, légèrement modifiée dans Le Sexe du maître, L’érotisme d’après Lacan33. Dans Lacan Love : « […] the problem that Lacan and Foucault were attempting to deal with could well be the same: the eroticism of the objet petit a34 ».
Côté Foucault, rappelons ce moment quant à une forme de « plaisir ». Fin 1977 à Paris, Klaus Croissant est l’avocat de militants de la Fraction armée rouge (la RAF) dont l’extradition est demandée par la République fédérale d’Allemagne (RFA) à la France qui l’accordera. Manifestant devant la maison d’arrêt de la Santé à Paris, une vingtaine de personnes dont Michel Foucault sont prises dans une charge des forces de police. Dans le quotidien Le Matin du 18 novembre 1977, Jean-Paul Kauffmann lui pose cette question :
Pourquoi cette réaction des policiers à votre avis ?
Réponse : Je crois que cette réaction brutale fait partie de ce qu’on pourrait appeler dans le métier de policier « la prime de plaisir »35.
La prime de plaisir foucaldienne est ici une déclinaison du « plus-de-jouir » lacanien dont les forces de… de « plaisir » et de police ont été traversées.
Quatrième configuration. « La proposition du 23 janvier 1974 ». « Proposition » est ici à prendre au sens de Lacan publiant sa « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École36 ». Proposition – pas plus – que Lacan lui-même appellera « la passe ». D’où cette idée folle lui est-elle venue ? On ne le sait pas bien. Il fallait bien en tout cas que « quelque chose » l’ait concerné lui et d’assez près.
Partons d’abord de ce témoignage que porte Jean-Guy Godin dans son livre Jacques Lacan, 5 rue de Lille :
Godin :
Je lui récitais ce que je croyais qu’il aimait qu’on lui dise… des formules, et qu’il avait pour la plupart faites […] Debout devant moi, pendant que je faisais le savant, il me mettait son ventre sous le nez. « Et qu’est-ce que vous connaissez » — il prit son temps pour donner forme à sa question, il pesait ses mots, les faisait attendre pour les escamoter en fin de phrase — « quels sont vos rapports avec ce qu’il faut bien appeler… la folie ? les fous ? Après tout, je ne vois pas pourquoi je ne me servirais pas de ce mot37 ».
Suivons cet autre témoignage rapporté par Wladimir Granoff d’un moment singulier de délire qui s’est emparé de Jacques Lacan dans le contexte belliqueux d’un Congrès de l’IPA à Stockholm en juillet 1963.
Témoignage bref :
Lorsque […] j’arrivais à Stockholm, j’ai été accueilli avec Robert Pujol, par Serge Leclaire à l’entrée du Grand Hôtel. Leclaire nous salue et me dit tout de suite : « Je dois t’avertir que Lacan est convaincu que tu es à Stockholm depuis déjà deux ou trois jours et que tu as fait mettre sa chambre sous écoute. » Le climat était tellement pathogène […], il s’est réellement payé un moment de délire38.
La séquence temporelle suivante se détache : un moment persécutif dans le contexte de bagarre de la politique de l’IPA en juillet 1963, le geste de la création de l’École freudienne de Paris en juin 1964, la Proposition de la passe en octobre 1967.
Dans le cours du 23 janvier 1974 qui peut-être à lui seul appelle le titre de « Leçon », dans ce cours sur Le pouvoir psychiatrique, Foucault avance des éléments pour une histoire de la vérité, cette leçon est éblouissante. Dans le Résumé du cours, il soulève une question à la fois d’épistémè, d’éthique et de méthode : d’un mot, une question politique de « dispositif ». La question posée par Foucault est la suivante : « Est-il possible que la production de la vérité de la folie puisse s’effectuer dans des formes qui ne sont pas celles du rapport de connaissance39 ? » L’interrogation, remarquable, de Foucault est celle-ci :
Le passage de la vérité-épreuve à la vérité-constat est sans doute l’un des processus les plus importants dans l’histoire de la vérité. […] La vérité-constat dans la forme de la connaissance n’est peut-être qu’un cas particulier de la vérité-épreuve dans la forme de l’évènement40.
Foucault déplie :
Ce jeu d’un rapport de pouvoir qui donne lieu à une connaissance, laquelle fonde en retour les droits de ce pouvoir, caractérise la psychiatrie « classique ». C’est ce cercle que l’antipsychiatrie entreprend de dénouer : donnant à l’individu la tâche, et le droit de mener sa folie à bout, de la mener jusqu’au bout, dans une expérience à laquelle les autres peuvent contribuer, mais jamais au nom d’un pouvoir qui leur serait conféré par leur raison ou leur normalité ; détachant les conduites, les souffrances, les désirs du statut pathologique qui leur avait été conféré par leur raison ou leur normalité [jusque-là] […]41.
De tels propos sont au plus près de la Proposition de Lacan sur « la passe ». Proposition d’une épreuve de « ouf » là où la spécialité et/ou l’expertise professionnelles se situent dans une « toute » autre forme politique qui est celle des institutions de l’État moderne. Mais, faute de pouvoir appuyer cette Proposition sur un micro-dispositif où mettre cette folle affaire à l’épreuve, à savoir le sérieux d’une École, la « Proposition » de Foucault est restée lettre morte. La « passe » est le lieu d’une extraterritorialité à l’endroit du champ freudien dont elle est pourtant issue via Lacan. Ici, Lacan précède Foucault.
Cinquième configuration. L’irruption d’un énoncé. Il se trouve que j’avais intitulé mon intervention pour le colloque de l’Elp de juin 2011 à propos de l’ouvrage de Jean Allouch, L’Amour Lacan42 : « Pousser l’amour jusqu’à son cœur mystique43 ». Il se trouve encore qu’en préparant cet exposé, je trouve, stupéfait, la portée énoncée de cette formulation chez… Foucault lecteur de… Georges Bataille. Il écrit : « […] contester, c’est aller jusqu’au cœur vide où l’être atteint sa limite et où la limite définit l’être44. »
Alors, foucaldienne l’analyse ? L’analyste est foucaldien en ceci qu’il n’est pas un porteur d’idées, ni promoteur d’images, mais lecteur, ce que montre remarquablement le tableau choisi pour illustration du dépliant annonçant le colloque de l’École mis sur pied par la revue L’Unebévue en mai 2012 à Paris sous le titre Saint Foucault un miracle ou deux ?45 L’hommage est ici à David Halperin. Cette illustration est un tableau du peintre péruvien Alberto Rutté Garcia, pastel sec sur papier kraft, portrait discret figurant un Foucault sans visage, concentré dans une position pas moins détendue, un livre de grand format à la main. Titre du tableau ? « Lecteur ».
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