Written by 15h26 ARTICLES, REVUE N°4 : S’adresser à la liberté d’autrui

Le pari érotologique de Jean Allouch

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Le pari érotologique de Jean Allouch1

Jaime Ruíz Noé

À la fin des années 1990, Jean Allouch entreprit une relecture du séminaire L’angoisse de Jacques Lacan. Plusieurs facteurs l’y poussèrent. Le premier, et peut-être le plus décisif, fut qu’il y trouva « le véritable point de départ de cette assertion » selon laquelle « il n’y a pas de rapport sexuel2 ». S’y ajoutait une autre circonstance : ce fut le premier séminaire auquel il assista, « sans guère comprendre d’ailleurs, ni le contexte politique ni l’enjeu du séminaire3 ». Cette relecture ne fut pas un exercice mineur, car elle marqua un tournant décisif dans sa propre trajectoire. Après s’être opposé à la tendance qui faisait de l’analyse une éthique4 – opposition qui l’avait conduit à définir la psychanalyse par une voie négative, en indiquant ce qu’elle n’était pas, sans se prononcer d’abord sur ce qu’elle était –, Allouch tomba sur un passage de Lacan qui lui permit de proposer une définition renouvelée de la psychanalyse. La citation de Lacan, prononcée le 14 novembre 1962, est la suivante :

Je n’ai pas pris cette voie dogmatique de faire précéder d’une théorie générale des affects, ce que j’ai à vous dire de l’angoisse. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas ici des psychologues, nous sommes des psychanalystes ! Je ne vous développe pas une psychologie directe, logique, un discours de cette réalité irréelle qu’on appelle psyché, mais une praxis qui mérite un nom : érotologie. Il s’agit du désir5

Tout semble indiquer que c’est la seule fois où Lacan a employé le terme « érotologie ». Il ne l’a plus jamais réutilisé, ni dans son séminaire ni dans aucun écrit. Bien entendu, le fait qu’il ne l’ait pas répété n’invalide rien : Lacan n’a utilisé qu’une seule fois de nombreux termes et néologismes qui se sont révélés cardinaux dans son enseignement. Cependant, s’agissant de style, l’accent qu’Allouch a mis sur ce terme n’a d’équivalent ni dans les autres écoles et institutions lacaniennes ni, à strictement parler, chez Lacan lui-même. C’est Allouch qui, en l’accentuant ainsi, a mis en lumière un statut de la psychanalyse qui, sans être totalement inédit, s’est révélé déterminant.

Ainsi, dans le petit opuscule La psychanalyse : une érotologie de passage, qui recueille principalement le contenu d’un séminaire donné à Córdoba en 1997, Allouch situe la psychanalyse comme une érotologie « mutante » ou « de passage » ; c’est-à-dire « éros qui transforme éros6 ». Cela implique que la psychanalyse n’est ni une psychologie ni une éthique, mais bien plutôt un logos erotikos : une raison érotique dont la caractéristique principale est de ne pas escamoter l’opacité sexuelle. Cette érotologie analytique s’inscrit dans une série historique qui inclut d’autres érotologies : les cultes phalliques, le tantrisme, l’homophilie grecque, la courtoisie, le libertinage, le dandysme et le romantisme.

Pour déployer davantage cette proposition, Allouch convoque une série d’œuvres et d’auteurs contemporains de Lacan qui étaient eux aussi profondément impliqués dans l’érotique : L’Érotisme de Georges Bataille, Les Lois de l’hospitalité de Pierre Klossowski, les tableaux de Balthus, ainsi que le travail éditorial de Jean-Jacques Pauvert. Ce dernier, rappelons-le, n’avait pas seulement défié la censure en publiant l’œuvre de Sade en France, mais avait fondé en 1956, avec l’écrivain Joseph-Marie Lo Duca, la collection Bibliothèque internationale d’érotologie7.

Cependant, malgré cette connivence entre Lacan et ces auteurs, Allouch souligne que le mot « érotisme » n’a jamais acquis de véritable importance en psychanalyse, sinon pour parler… d’« auto-érotisme ». À ce sujet, non sans une certaine ironie, il s’exclame : « Comme si l’analyse ne pouvait accueillir l’érotisme que sous une forme “auto”, masturbatoire !8 ». Loin d’être une observation anodine, cette constatation correspondait à cet autre accent que certains lacaniens – Jacques-Alain Miller, Claude Conté, Moustapha Safouan, Érik Porge, entre autres – avaient mis sur le fantasme, au point de promouvoir une conception de la fin d’analyse comme « traversée du fantasme fondamental9 ».

Allouch ajoute encore un autre élément : le fait que l’écrit de Lacan « Kant avec Sade » n’ait finalement pas été publié en préface à l’édition de La Philosophie dans le boudoir, comme prévu à l’origine, répondait à un échec plus large : celui de l’implantation d’une érotologie en France à cette époque et qui, sans aucun doute, doit aussi être mis au compte de la morale régnante. La preuve la plus éclatante de cet échec : beaucoup de ces auteurs précédemment mentionnés – Bataille, Klossowski, Sade, entre autres – ont fini littéralement confinés en l’Enfer de la Bibliothèque nationale de France où sont rangés les livres catalogués comme dangereux, immoraux, obscènes ou contraires aux bonnes mœurs.

On est en droit de se demander : les Écrits de Lacan n’auraient-ils pas trouvé une place plus adéquate dans cet Enfer-là ? L’idée prend encore plus de force si l’on se souvient de l’anecdote rapportée par François Perrier, qu’Allouch a ensuite reprise et prolongée. Lacan avait un jour dit à Perrier : « Mes élèves, s’ils savaient où je les mène, ils seraient terrifiés10 » ; à quoi Allouch ajouta, des années plus tard, qu’il les emmenait à l’enfer… du désir11. Ainsi, le fait que les Écrits de Lacan n’aient jamais été relégués dans cet Enfer bibliothécaire et qu’on ait voulu réorienter la psychanalyse vers une éthique ne faisait que confirmer, de façon plus éclatante encore, l’échec de l’instauration d’une érotologie. Au lieu de prendre le chemin de l’érotique, les psychanalystes avaient opté pour l’éthique.

L’accueil des gay and lesbian studies

Mais tout n’était pas perdu. La reconnaissance de l’échec de cette érotologie pouvait constituer le point de départ pour en raviver une autre, quitte pour cela à franchir des frontières. En 1998, la même année que la parution de La Psychanalyse : une érotologie de passage, Allouch publia dans le numéro 11 de la revue L’Unebévue l’article « Accueillir les gay and lesbian studies12 ». Dans ce texte, il constate l’existence d’un champ d’études qui, depuis plus de vingt ans – surtout aux États-Unis, mais pas exclusivement –, se consacrait aux vécus, identités et expériences tant des gays que des lesbiennes.

Cette émergence n’avait rien de fortuit ni d’anecdotique : les gay and lesbian studies étaient nées aux États-Unis, c’est-à-dire précisément là où la psychanalyse, après son exil transatlantique, s’était faite adaptative sous l’hégémonie de la psychologie du moi. Là même où la psychanalyse était devenue bio-normative (au sens foucaldien du terme), était apparu, en réponse et en alternative, mais aussi en défi, un champ qui récupérait l’érotique depuis un autre lieu.

Le geste d’accueil lancé par Allouch allait à contre-courant de la position assez généralisée qui rejette d’emblée toute nouveauté au refrain conservateur habituel : « Et ça, qu’est-ce que ça a à voir avec la psychanalyse ? ». Position énonciative qui, bien qu’elle se déguise en questionnement, tend en réalité à masquer une disqualification. Allouch, cependant, n’est pas non plus tombé dans la naïveté qui consisterait à prétendre fusionner les deux champs, le freudien et celui des études gay et lesbiennes. Il a proposé, au contraire, une voie différente : « y contribuer !13 ».

Ainsi, Allouch signalait quelques convergences initiales : 1) le « il n’y a pas de rapport sexuel » de Lacan rendait impossible d’assigner une signification et un référent aux termes « homme » et « femme », ce qui faisait écho à la critique du contrat hétérosexuel par Monique Wittig ; 2) face au silence dans lequel les psychanalystes avaient laissé tomber le sadomasochisme, cet autre champ problématisait jusqu’à la question de savoir si la souffrance y était essentielle ou accessoire ; 3) la lecture critique que ces études faisaient aussi bien de Freud que de Lacan ne méritait pas d’être écartée ; 4) enfin, la psychanalyse avait négligé une sexualité qui restait dans l’ombre, en dehors de la famille, de l’amour et de la fidélité ; c’est-à-dire celle d’un sexe anonyme, multiple et diversifié, avec ses propres lieux, codes et rites que ce nouveau champ d’une érotologie moderne ne négligeait pas.

En même temps, Allouch établissait une différence claire entre les deux champs au niveau épistémique : le champ des gay and lesbian studies se consacrait principalement à la dimension sociale (et asociale), politique et identitaire de la sexualité, tandis que la psychanalyse se centrait sur la dimension de la folie et du symptôme. En conséquence : « Il y aurait donc, entre champ freudien et champ gay et lesbien, un problème commun, mais un abord avec différents a priori14 ». Cette différenciation des approches sera réitérée par Allouch à d’autres occasions ; par exemple lorsqu’il prévient : « que ces analyses se règlent sur le signe linguistique pris globalement (comme Saussure le faisait dans son Cours), qu’elles ne distinguent pas le signifiant du signifié, le symbolique de l’imaginaire15 ».

L’article « Accueillir les gay and lesbian studies » se terminait par une liste longue – près d’une centaine de références – provenant de ce champ d’études. Allouch avait-il lu chacun de ces travaux ? Il s’agissait plutôt d’un premier repérage de ce qu’on pouvait trouver et qui restait encore largement inconnu en France. Dans cette liste figuraient des travaux d’auteurs anglophones tels que David Halperin, Leo Bersani, Gayle Rubin, Judith Butler, Jeffrey Weeks ou Vernon Rosario, mais aussi français comme Michel Foucault, Pascal Quignard ou Gilles Deleuze, et même des textes d’autres psychanalystes, tels Jean Laplanche et Robert Stoller.

Du sexe sans la sexualité

Il faut souligner, par ailleurs, que cette proposition d’accueil ne sortait pas du néant. Dans le même numéro 11 de L’Unebévue parut un autre article intitulé « Pour introduire le sexe du maître16 », où Allouch déploie ce qui est peut-être la critique la plus radicale qu’il ait jamais écrite contre Freud, dont la thèse centrale est : la grande antinomie érotique de l’Occident n’est pas la castration, comme l’ont pensé Freud et les premiers psychanalystes, mais l’incompatibilité absolue entre le statut de maître et la perte de maîtrise de soi qu’entraîne l’orgasme. D’où cette phrase devenue percutante : « il n’y a pas de maître du sexe, et pas non plus de sexe du maître17 ». Ainsi, remettre au jour la figure antique du katapugôn – telle qu’elle avait été repérée par certains auteurs du champ des gay and lesbian studies, notamment John J. Winkler, David Halperin, Claude Calame et K. J. Dover – venait ébranler l’un des piliers fondamentaux de la psychanalyse.

Cette méconnaissance du katapugôn et son absence de distinction d’avec la castration – ce qui, dans de nombreux cas, conduit à les assimiler, à les confondre, voire à les assimiler à un prétendu refus de la féminité – amena Allouch à dresser un bilan assez sévère de la situation de la psychanalyse à son époque :

[…] les psychanalystes ont fini par perdre leur statut de pionniers sur un terrain, celui de l’érotologie, qu’ils avaient pourtant su explorer loin des sentiers battus, laissant à d’autres les espaces de la sexualité maintenus dans l’ombre, c’est-à-dire se défaussant sur d’autres du soin d’instaurer de nouvelles érotologies. C’est, depuis vingt ans, chose accomplie aux États-Unis : le lieu même où la psychanalyse s’est auto-bousillée en se faisant adaptative, où la psychiatrie a elle aussi renoncé en s’en remettant à la statistique, est celui où a fleuri un nouveau champ, celui des gay and lesbian studies, celui de la queer theory. L’innovation est là, le questionnement est là, et c’est aussi là qu’on discute avec Freud18.

Dans ce dernier article, Allouch élargit encore l’horizon en y incluant la queer theory. Les deux ne sont pas la même chose : les gay and lesbian studies naissent des mouvements de libération gay et lesbienne après Stonewall en 1969. Ils sont intimement liés à l’expérience militante, à la construction et à la visibilisation des identités homosexuelles et, par cette même voie, à la mise en question critique de l’hétérosexualité comme norme politique (l’hétéronormativité). La queer theory, en revanche, émerge au début des années 1990 et revendique, par une resémantisation, l’insulte « queer » afin de déstabiliser les catégories fixes d’identité sexuelle (hétéro/homo/bisexuel) et d’identité de genre (homme/femme), en les dénonçant comme des effets performatifs du pouvoir.

Allouch ne les confond pas et ne les égalise pas : il les convoque ensemble parce que chacun, à sa manière et à partir de ses propres préoccupations, a fini par déplacer la question de l’érotique hors d’un certain cadre bio-normatif auquel, d’ailleurs, une certaine psychanalyse avait également contribué. Ainsi, Allouch pariait sur un exercice de l’analyse qui ne participerait pas au dispositif de sexualité. Serait-on à la hauteur de ce qu’impliquait une telle rénovation ? Il suffit de relire quelques-unes des implications qu’Allouch signalait à ce sujet pour se rendre compte qu’il ne s’agissait pas d’une mince affaire :

[…] en croyant apercevoir que le « dispositif de sexualité » censé permettre à chacune de ces bêtes prises dans le langage de se déclarer sexuée de telle ou telle façon […] était essentiellement celui des complexes conjoints d’Œdipe et de castration, ou bien encore celui de leur reprise lacanienne avec une métaphore paternelle générant la signification du phallus, la psychanalyse a, sans s’en rendre compte, construit comme un rideau de fumée cachant un autre paysage. Tandis qu’elle croyait ainsi décrire la sexuation selon une procédure à visée universelle, elle ne négligeait, en la masquant, rien de moins que l’histoire singulière de la sexualité dont, comme érotologie, elle faisait pourtant partie19.

On aura bien lu : les complexes d’Œdipe et de castration (Freud), ainsi que la métaphore paternelle (Lacan), que l’on croyait produire une sexuation universelle, ont fini par constituer un écran de fumée qui empêchait de reconnaître la psychanalyse comme une érotologie de plus parmi d’autres. Les implications étaient immenses et, par conséquent, il était recommandé aux psychanalystes de ne plus poursuivre sur la voie dudit dispositif de sexualité, mais de revenir au sentier de l’érotologie.

Revenir à l’érotologie ? Oui, car, selon Allouch, sa proposition de la psychanalyse comme érotologie n’avait rien de novateur ; il la qualifiait même de « triviale, voire bébête ». En ses propres termes : « Comment pourrait-on ne pas qualifier d’“érotique” une expérience où il est question en permanence et en acte de désir, de jouissance, de satisfaction pulsionnelle, de transfert amoureux, de haine, de drame, de deuil, etc20. ? ».

Quelque part, Freud dit qu’il aurait pu parler, dans sa doctrine, qu’il s’agit essentiellement d’une érotique. Mais, dit-il, je ne l’ai pas fait parce qu’aussi bien ç’aurait été là céder sur les mots, et qui cède sur les mots cède sur les choses. J’ai parlé de sexualité, dit-il21.

La mémoire de Lacan n’était pas si mauvaise, mais il faudrait se reporter à l’œuvre freudienne pour revisiter en détail de quoi il s’agit exactement. Le fragment en question, Freud y écrit :

Celui qui voit dans la sexualité quelque chose de honteux et d’humiliant pour la nature humaine, est libre de se servir des termes plus distingués Éros et Érotique. J’aurais pu en faire autant moi-même dès le début, ce qui m’aurait épargné pas mal d’objections. Mais je ne l’ai pas fait, car je n’aime pas céder à la pusillanimité. On ne sait jusqu’où on peut aller dans cette voie ; on commence par céder sur les mots et on finit parfois par céder sur les choses22.

En effet, à l’époque de Freud, des vocables tels que « éros », « érotisme » et « érotique » étaient moins problématiques dans un certain milieu d’hypocrisie culturelle de son temps. Il saute cependant aux yeux que, malgré ce qu’exprimait Freud, Lacan ait préféré parler d’« érotique » et que, plus tard, Allouch lui-même ait redoublé ce geste en mettant l’accent sur l’érotologie. Comment expliquer ce fait qui tournait le dos à la notion de sexualité que Freud avait pourtant sauvegardée ?

Une seule réponse me semble possible : parler d’érotologie permettait de faire un pas de côté par rapport à la sexualité en tant que dispositif au sens foucaldien du terme. Si, à l’époque de Freud, la sexualité résonnait encore dans les chastes oreilles de ses contemporains, elle n’avait déjà plus le même effet à l’époque de Lacan, et encore moins après que Michel Foucault, au milieu des années 1970, l’eut étudiée et isolée dans son émergence historique23. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre en considération les paroles suivantes d’Allouch :

Depuis une bonne vingtaine d’années, en effet, bien des travaux ont mis en question cette invention récente dénommée sexualité, l’ont datée, ont décrit ses enjeux, désigné ses inventeurs, étudié leurs motifs, repéré leurs contradictions – notamment, la sexualité n’est pas chez Freud ce qu’elle était chez ses promoteurs psychiatres. Or tout se passe comme si rien de cet important chantier n’avait existé. Comme si, notamment, mais il y en eut bien d’autres, Michel Foucault n’avait rien écrit24.

Il est donc surprenant qu’il y ait encore des gens qui préfèrent revenir à une sexualité sans sexe, en réifiant et en revalidant la prégnance dudit dispositif, plutôt que de s’aventurer sur la voie d’un sexe sans sexualité : celle d’une érotique qui se tiendrait à l’écart de ce dispositif de législation et de normativisation du sexe25. En agissant ainsi, ils préfèrent rester masters of their domains (allusion au célèbre concours qui consistait à s’abstenir de se masturber pour ne pas perdre la maîtrise de soi, concours que le mouvement no-fap actuel a remis à la mode), au lieu de prendre cette autre voie qui mènerait à la perte de la maîtrise de soi, jusqu’à une véritable dépersonnalisation, voire une désubjectivation. Cette voie érotique est peut-être ce qu’en un autre moment Allouch a nommé une sexualité au neutre26, mais que, précisément, dans ses derniers textes, il a fait virer vers le neutre du sexe ; parce-que en ses propres termes : « La sexualité reste un piège offrant à qui s’y engage de méconnaître l’incidence du neutre dans le sexe27 ».

Les grands classiques de l’érotologie moderne

Deux ans après la publication de ces deux articles, Jean Allouch et Danielle Arnoux fondèrent chez Epel la collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne », dont l’objectif explicite était d’introduire au public français les textes les plus représentatifs des gay and lesbian studies et de la queer theory. La distance historique – certains textes avaient déjà plus de dix ans depuis leur publication en anglais – permettait de repérer ceux qui étaient devenus des « classiques » au sein même de ce champ d’études. La présentation qui figurait dans les premiers volumes de la collection était sans ambiguïté :

Délaissée par les psychanalystes, la problématisation de 1’érotisme contemporain a eu lieu ailleurs qu’au champ freudien. […] Comme la psychanalyse, ce champ d’études, inédit, insolite, a apporté à certaines disciplines (sociologie, littérature, hellénisme, histoire) des contributions remarquées. Il ne s’agit pas seulement de débats universitaires. Ce sont aussi les rapports de chacun au sexe qui ont été modifiés, en même temps que la place et la fonction du sexe dans la (les) communauté (s)28.

Le bilan est encore plus sévère qu’auparavant : les psychanalystes n’avaient pas seulement perdu leur statut de pionniers en érotologie, mais ils avaient abandonné la problématisation de l’érotisme contemporain. Cette situation ne se limitait pas à ce qui se passait aux États-Unis, elle s’étendait aussi en France. La collection se proposait donc bien plus qu’une simple traduction, publication et diffusion de ces travaux : elle cherchait à ouvrir un débat critique entre la psychanalyse lacanienne et ces champs qui, à partir de l’échec même de la psychanalyse, avaient pris l’avantage dans le domaine de l’érotique, se constituant ainsi en une érotologie moderne. Plus encore, par leur diffusion, on voulait lever des préjugés et déconstruire certains « savoirs » du champ freudien29.

Quelles leçons pouvait-on tirer de cette ouverture à ces travaux ? À plusieurs reprises, Allouch s’est référé à certaines d’entre elles : grâce à Gayle Rubin, le sadomasochisme ne pouvait plus être capturé dans le même filet où on l’enfermait, et Lynda Hart permettait de le penser plutôt comme une performance ; avec Patrick Califia, que le sexe du mammifère humain n’est pas un donné, encore moins un donné naturel ; que la perversion n’existe que comme stigmatisation sociale, comme le montre l’entretien de Judith Butler avec Gayle Rubin ; que le concept même de « perversion » est un fourre-tout forgé au croisement de la littérature et de la psychiatrie, comme le démontre Vernon Rosario ; avec Jonathan Ned Katz, que l’hétérosexualité n’a rien d’universel mais constitue un régime politique (auquel, d’ailleurs, Freud a contribué) ; le travail de Mark D. Jordan a permis de démêler l’origine théologique de la notion de sodomie ; avec John Winkler et David Halperin, notre compréhension de l’Antiquité grecque s’est trouvée modifiée, de même que notre conception de l’homophilie ; et grâce à Sandra Boehringer, on ne peut plus parler en termes d’« éraste » et d’« éromène » comme l’a fait Lacan à un moment de son enseignement, et un très long etc30.

La proposition d’Allouch était donc à la fois innovante… et risquée. S’il est vrai qu’en France une réception des gay and lesbian studies, des gender studies et de la queer theory avait déjà commencé, cette réception provenait principalement des domaines de la philosophie, de la sociologie ou des études littéraires31. Allouch fut donc le premier à lancer, depuis l’intérieur même du champ freudien, un appel explicite à des travaux provenant directement des minorités sexuelles : homosexuels, bisexuels, transsexuels, transgenres, queers, etc. Un geste peu courant parmi les groupes psychanalytiques en France, marqués pour la plupart par des positions conservatrices en matière de sexualité, comme dans leur opposition au mariage homosexuel ou à l’adoption par des couples de même sexe32.

De fait, lorsqu’en 2004 on lui demanda si sa position ne détonnait pas par rapport à la position, qualifiée de rétrograde, de nombreux autres dans le milieu psychanalytique français, Allouch répondit :

Oui, sans doute, je détonne. Ici ou là, on dit même que je déconne. Des rumeurs circulent. Je vous épargnerai les pires. Du côté de Charles Melman, on écrit à mon propos : « dérive éthique » et, à ma connaissance tout au moins, personne dans le groupe n’a réagi. La dernière venue ? Je négligerais la castration. Dans le milieu, cela fait figure d’injure suprême ! Comment en arrive-t-on là ? Avec un syllogisme d’une rare bêtise et non concluant : 1) majeure : les pervers dénient la castration ; 2) mineure : Allouch est ami des pervers ; 3) conclusion : Allouch dénie la castration. Eux, bien sûr, se présentent publiquement comme radicalement soumis à la dure loi de la castration. Congratulations33 !

De fait, à peine trois ans après le lancement de cette collection, Allouch reprenait une question qui était régulièrement adressée à Epel et à L’Unebévue : pourquoi publier en France des auteurs tels que Leo Bersani, Judith Butler, David M. Halperin, Eve Kosofsky Sedgwick, Gayle Rubin, Jonathan Ned Katz, Elisabeth Ladenson, Lynda Hart ou Vernon A. Rosario ? Sa réponse est directe et sans concession : « pour qu’enfin le mouvement lacanien cesse d’être insensible à ce qui lui est contemporain dans l’érotique. » À quoi il ajouta aussitôt : « La suite dira quelle part d’illusion véhicule pareil pari34 ».

Comme on peut le constater, le pari érotologique d’Allouch ne se limitait pas à un projet éditorial (la publication et la diffusion de ces travaux), mais constituait un véritable projet politique destiné à faire du bruit au milieu de cette surdité, à secouer cette insensibilité que le milieu lacanien et psychanalytique manifestait face à ce qui se passait dans le domaine de l’érotique contemporaine.

Dira-t-on que je surdimensionne la portée de ce pari ? Qu’Allouch, en tant qu’analyste, ne se mêlait pas de politique ? Que celui qui ne l’a pas lu à la lumière des débats de son époque le croie. Non seulement il serait naïf de le penser ainsi, mais cela reviendrait à se désintéresser complètement du contexte de discussion dans lequel s’inscrit sa proposition. Il suffit de lire quelques mots qu’Allouch prononça en 2012 pour mesurer le tranchant politique du pari qu’il lança en proposant d’accueillir ces études :

Avec la collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne », je m’efforce de tirer quelques-uns des enseignements de la claque qui fut ainsi infligée à la psychanalyse. Ceux que l’on faisait honteux par nos descriptions « cliniques » aujourd’hui largement périmées et les pratiques souvent normalisatrices qui allaient de pair nous ont renvoyé cette honte en pleine figure. En publiant en France le meilleur des travaux gais et lesbiens (ils sont, pour la plupart, états-uniens), je leur fais savoir qu’en effet nous n’avons pas su prendre acte de ce dont il s’agissait35.

Comment ne pas susciter une réponse hostile de la part de ceux qui préfèrent le versant le plus hégémonique et orthodoxe de la pratique psychanalytique, c’est-à-dire celui qui fait bon ménage avec le dispositif de sexualité ? Ce sont les mêmes qui, lorsque a été proposé le mariage entre personnes de même sexe en France, se sont dressés pour s’y opposer ; les mêmes qui, face à une loi interdisant lesdites « thérapies de conversion », se sont élevés contre elle en invoquant une « écoute avec interprétation » ; les mêmes qui ont lancé une opposition acritique aux études de genre et au trans en recourant à des stratégies rhétoriques. Allouch n’avait aucun scrupule à reconnaître que ces « analystes lacaniens de droite », qui aiment donner des leçons au peuple et qui, parfois, sont les mêmes qui ont fini par médicaliser leur clinique, étaient précisément les groupes lacaniens les plus nombreux36.

Le bilan d’un pari

Quel fut, cependant, le bilan que fit Allouch lui-même concernant ce pari sur une érotologie moderne qui devait marquer le champ freudien ? Quelques années avant la fin de sa vie, Allouch semble avoir reconnu que ce pari était perdu. Dans un entretien avec Pascale Molinier daté du 15 mars 2019, il déclara qu’avec la publication de la collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne », il avait cherché à intervenir dans le champ freudien. Et qu’est-ce qui s’est passé ? « Ça n’a pas marché. » À quoi il ajouta aussitôt :

Mon geste, en fait, est un peu similaire à celui de Guattari, à l’époque, avec Mille milliards de pervers. Il était né un mouvement, l’antipsychiatrie ; il était hors de question de passer à côté. De même, il était apparu un nouveau champ qui s’appelait, à l’époque, « études gays et lesbiennes », il était hors de question de ne pas s’y intéresser. Selon moi, c’est évident, cela va de soi… Et ceux-là mêmes qui ferment leurs écoutilles sont des gens qui se disent « ouverts »… évidemment37.

« Mille milliards de pervers ? » Allouch commet un lapsus : il voulait parler de Trois milliards de pervers, le numéro 12 de la revue Recherches, fondée et dirigée par Félix Guattari. Par ce titre, on faisait référence à la population mondiale de l’époque, sous-entendant que l’homosexualité – sous la catégorie de « perversion » – était en réalité une partie de l’humanité elle-même. Le lapsus déborde le chiffre. Il ne s’agit plus de la population mondiale, mais d’un nombre qui fait exploser toute statistique. Au-delà du lapsus et de la signification qu’on serait tenté de lui prêter, que peut-on tirer de la similitude même qu’Allouch établit entre son geste d’accueil de ce champ d’études et la publication de ce numéro de la revue de Guattari ?

Publié en mars 1973 avec le sous-titre Grande encyclopédie des homosexualités, ce numéro de Recherches est composé d’un ensemble de textes, témoignages, entretiens et essais rédigés par des personnes directement impliquées dans une sexualité non normative. Il ne réunit pas des experts extérieurs parlant sur l’homosexualité, mais les concernés eux-mêmes qui parlent depuis elle. Et même si le numéro porte principalement sur l’homosexualité masculine, il inclut aussi la masturbation, le travestisme, les mouvements militants, ainsi que des critiques sociales, littéraires, philosophiques et psychanalytiques.

Sa parution provoqua un véritable scandale. Peu après sa sortie, il fut saisi pour « outrage aux bonnes mœurs », qualifié de « déballage libidineux d’une minorité de pervers38 ». À peine un an plus tard, Guattari fut condamné, en tant que directeur de publication, à une amende de 600 francs et tous les exemplaires furent ordonnés détruits. Michel Foucault, qui témoigna au procès, défendit la liberté d’expression et soutint que le problème n’était pas la pornographie – dont on accusait le numéro –, mais le contrôle exercé sur les discours qui traitent du désir. Dans les mots mêmes de Guattari : « l’originalité de ce numéro – ce qui choque, ce pourquoi nous inculpe – c’est que peut-être pour la première fois des homosexuels et des non-homosexuels parlent de ces problèmes pour leur propre compte et d’une manière entièrement libre39 ».

En quoi trouve-t-on cette similitude entre le geste accompli par Allouch et celui de Guattari ? Entre autres, dans le fait de faire circuler quelque chose venant de la voix et de l’écriture mêmes de ceux qui sont impliqués dans une sexualité non normative : homosexualité, bisexualité, travestisme, transsexualité, transgenre, ainsi que ceux qui pratiquent le sadomasochisme. Que ce soient elles, eux et iels qui en parlent, et plus les experts du milieu psy depuis leur position de savoir ; que ceux-ci se taisent un peu et écoutent seulement ; qu’ils se laissent confronter par la rage de ceux à qui une certaine psychanalyse – celle qui a fait bon ménage avec le dispositif de sexualité – a enfermé dans la psychopathologie et fait vivre un enfer qui n’est pas celui du désir, mais celui d’une pastorale.

Cependant, malgré la similitude, la réaction des analystes à l’appel lancé par Allouch fut très différente de celle provoquée par la publication de Guattari. Face au bruit suscité par cette Grande encyclopédie des homosexualités, la collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne » – selon les propres termes d’Allouch – n’a trouvé aucun écho. Ce qui a fini par prédominer, c’est le silence. Ce qui est directement imputable, toujours selon Allouch, à la surdité de ceux à qui elle s’adressait.

Allouch ne fait aucune nuance dans ce nouveau bilan. Vraiment aucun écho ? Les publications et les travaux d’autres membres de l’École lacanienne de psychanalyse, ceux qui ont suivi la voie ouverte par ces travaux, ne lui ont-ils pas semblé une résonance suffisante ? De qui attendait-il une réaction ou une réponse ? Du mouvement lacanien auquel il se référait en 2003 pour que, grâce à ce pari, il cesse enfin d’être insensible à ce qui lui était contemporain dans l’érotique ? Les paroles d’Allouch prononcées en 2019 laissent un goût doux-amer : on dirait que quelque chose n’a pas eu lieu, n’a pas été transmis – ce qui viendrait souligner qu’il y a quelque chose d’intransmissible dans l’expérience érotique, pas seulement dans l’analyse –, ou, pire encore, quelque chose qu’on n’a pas voulu entendre.

Si c’est le cas, la position d’Allouch non seulement détonnerait, mais serait franchement inouïe dans le champ freudien. Inouïe ? Oui, au sens littéral : inentendue, car il ne suffit pas d’avoir lu ses mots ni même de les répéter pour finir par se situer à cet endroit qui n’escamoterait pas ce qui se passe dans le contemporain de l’érotique. De quoi s’agissait-il – et de quoi s’agit-il encore pour qui n’a pas laissé tomber ce pari, voire qui cherche à le renouveler – sinon de continuer à y contribuer ? Contribution qui implique non seulement un très nécessaire travail de passage des langues, mais aussi le prolongement analytique qu’elle comporte. Ni plus, ni moins40.

Ainsi, ce pari érotologique a-t-il rencontré des échos dans les travaux de Laurie Laufer, Sandra Boehringer, Guy Casadamont, Thamy Ayouch ou Fabrice Bourlez, mais également, hors des frontières françaises, chez Juan Carlos Piegari, Fernando Barrios, Sandra Filippini, Gonzalo Percovich ou Jorge Reitter. Cette énumération, évidemment incomplète, témoigne que, loin d’être close, cette voie reste ouverte et en pleine actualité. Il ne pourrait en être autrement, car il ne s’agit pas seulement d’une mise à jour des débats, mais du mouvement et du déplacement même de l’érotique qui ne se laisse appréhender par aucun dispositif, échappant ainsi à toute tentative de clôture ou de normalisation.

Envoi

Le 4 juin 1969, Jacques Lacan fit référence aux trois singes d’une sagesse qui n’est pas la nôtre, pour évoquer une analogie avec la position de l’analyste en tant qu’ininterprétable. Ce sont ces mêmes trois singes sages que Jean Allouch reprit pour la collection « Les grands classiques de l’érotologie moderne ». Leurs noms : Mizaru, Kikazaru et Iwazaru, qui signifient respectivement « ne pas voir », « ne pas entendre », « ne pas dire ». Cette signification semble provenir d’une traduction du chinois vers le japonais à partir d’un jeu de signifiant : une homonymie entre zaru, forme négative en japonais, et le mot saru, qui veut dire « singe ».

Traditionnellement, on a dit que ces trois figures renvoient à un code moral qui pourrait se résumer en une seule phrase : « ne pas voir le mal, ne pas entendre le mal, ne pas dire le mal ». Pourtant, la signification la plus répandue de ce ternaire parmi le peuple japonais renvoie à une soumission au système : il ne faut ni voir, ni entendre, ni élever la voix face aux injustices qui ont lieu dans le monde. L’exact contraire d’un soulèvement.

Quelle sera donc la signification qui, de cette image, peut prévaloir comme analogie des analystes ? Ne pas voir, ne pas entendre, ne pas parler de ce qui se passe dans le domaine de l’érotique de notre temps ? Se soumettre au dispositif de sexualité, avec sa bio-normativité, sa morale et ses alliances ? Tout comme le furet, le signifiant – ici chaque singe – a fini par désigner quelque chose de totalement différent de ce qu’il était censé désigner. Le temps dira si cette signification finira par être dépassée.

Les Trois Singes Sages (San Zaru). Sculpture sur bois de Hidari Jingorō (vers 1636)
dans l’écurie sacrée du sanctuaire Tōshō-gū, à Nikkō, Japon.

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