Written by 16h51 ARTICLES, REVUE N°4 : S’adresser à la liberté d’autrui

Une lettre que Jean Allouch adressait à l’école lacanienne de psychanalyse en 1991, lors de la préparation d’un Congrès Freud

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Préparation du Congrès Freud

Sur un événement, cependant presque passé inaperçu1,

Il y eut donc, en la bonne ville de Paris, ce samedi 23 novembre, une journée consacrée à l’Histoire de la folie… trente ans après2. Vingt, trente ou cinquante, on s’en fiche, mais le fait est que ce ne fut pas une de ces commémorations qui avaient fleuri, quelques semaines plus tôt, à propos de Lacan et où l’on aurait cherché bien en vain l’enjeu. Là, pas du tout, les enjeux étaient visibles, explicites, clairs et distincts, si bien qu’il ne restait plus qu’à applaudir pour décider qui l’emporterait. Mais où était donc l’école, ce jour-là ?

Ces enjeux étaient trois. Le premier, le plus bête mais pas le moins résolument mis en œuvre : détruire Foucault, faire en sorte qu’au bout du compte tout se passe désormais comme si l’Histoire de la folie n’avait jamais été écrite. Il y fallait un certain acharnement dans la critique historiciste, plus quelques lapsus (exemple : « Pinel » pour « Foucault »), et le tour pouvait être joué. La société savante3 organisatrice de cette journée aurait ainsi pu trouver une raison d’être. D’ailleurs, cette extinction (terme bernhardien) était préparée par un récent numéro de la revue Le débat (n° 66, sept.-oct. 1991 – les quarante pages qui remettent en discussion le cas Pierre Rivière nous importent aussi en tant que contribution exemplaire à la problématisation de la fabrique du cas et encore par la place véritablement ombilicale qu’y tient la psychanalyse, reconnue « inévitable » page 130, et pas sur n’importe quel point, sur un lapsus calami, « jouir heureux » pour « jour heureux », qui introduit dans le cas Pierre Rivière, la prise en compte de l’instance de ce qu’un autre appelait « théâtre de la cruauté »).

Deuxième enjeu, lui aussi annoncé mais certainement le plus attendu : le prolongement du débat Derrida Foucault au sujet de la folie et sur le terrain nommé Descartes (l’école était pourtant au parfum, Casanova a publié4, Beyssade est venu en personne nous parler de cette empoignade)5. Derrida avait donc la parole (on lui donnait une demi-heure, il a pris deux heures qu’à juste titre on lui a laissées, hormis la salle qui se vidait, les gens fuyant comme des lapins chassés dès lors que quelqu’un dit quelque chose), et l’on s’apprêtait à se lécher les babines d’un nouvel étrillage de Foucault. Tout en persistant à n’être pas d’accord avec Derrida sur beaucoup de choses qu’il raconte, on lui reconnaîtra ici une vertu : celle de n’être pas tombé dans ce panneau (en dépit de rires abjects du public qui, décidément, était en manque d’elp).

Il y a eu événement précisément dans la façon dont Derrida a récusé l’offre qui lui était faite de « remettre ça ». Déjà la chose s’indiquait dans son titre : « l’histoire de la folie à l’âge de la psychanalyse ». La place de la psychanalyse, tel était donc le troisième et inattendu enjeu.

Il y a eu événement précisément dans la façon dont Derrida a récusé l’offre qui lui était faite de « remettre ça ». Déjà la chose s’indiquait dans son titre : « l’histoire de la folie à l’âge de la psychanalyse ». La place de la psychanalyse, tel était donc le troisième et inattendu enjeu.

Tout a tourné autour d’une question : la place de Freud – d’un Freud marqué Lacan – dans l’histoire de la folie (sans H et sans italiques), donc, évidemment, également, dans l’actualité de ce qui se disait (ça se passait quand même à l’H.P.6). Je n’aurai pas ici la sottise de prétendre résumer les deux heures d’exposé de Derrida. C’était exactement l’exposé préparatoire de notre congrès Freud, l’exposé des problèmes actuels de la psychanalyse auxquels ce congrès doit répondre.

Derrida, en effet, a démontré que Freud, dans l’Histoire de la folie, n’est pas seulement ce dont il est parlé parmi d’autres et qui se trouve, à ce titre d’être parlé, pris par Foucault dans une ambiguïté stupéfiante selon les noms auxquels Foucault l’associe ; il est aussi et surtout une des marques à partir desquelles Foucault parle la folie, l’historicise. Avec quelques conséquences pour la folie, pour Freud et pour la psychanalyse, conséquences que Derrida a parfaitement développées, tout au moins à mes yeux.

Qui sait, l’E.P.E.L. publiera peut-être tout ça. Ce sera sans espoir aucun de rattraper l’occasion perdue ce 23 novembre d’un accueil de Foucault qui lui donne sa place laquelle dépendait de la claque ; pour nous, ce serait d’ailleurs sans grande générosité puisque, moralité de l’historiole qu’on vient de lire, cette place reste la nôtre.

Paris, le 5 décembre 1991

Jean Allouch

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