20 janvier 2026
Une lecture du livre de Laurie Laufer
Les héroïnes de la modernité
Mauvaises filles et psychanalyse matérialiste
Éditions La découverte – Paris-avril 2025
par George-Henri Melenotte

La première opposition de classe qui se manifeste
dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme
entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal
et la première oppression de classe avec l’oppression
du sexe féminin par le sexe masculin.
Friedrich Engels
C’est avec un grand plaisir que l’on lira le dernier livre de Laurie Laufer. Plaisir agrémenté par une lecture fluide et instructive de ce qui fut une part méconnue de la lutte des femmes pour leur émancipation des oppressions auxquelles elles furent trop longuement soumises. Plaisir de la lecture ne signifie pas mollesse du trait, car la vigueur du propos attend le lecteur au coin de chaque page, constituant le trait majeur de l’écriture. Il ne suffit pas de dire que l’on a là affaire à une galerie de tableaux de Guérillères, on découvre surtout dans ce livre l’histoire d’une érotique masquée, étouffée, combattue mais toujours vivante qui dévoile sa pleine éclosion.
Psychanalyse matérialiste
Dans un article datant de 1970, intitulé « Pour un mouvement de libération des femmes », Monique Wittig écrit :
L’idéologie de la classe dominante qui perpétue le sexisme et en tire des profits multiples et divers est, dans ce moment-ci de l’Histoire, celle de la classe capitaliste et de ses complices : tous les mâles qui consciemment ou inconsciemment, avec plus ou moins de violence suivant leurs intérêts, se servent de la situation de classe dans laquelle la société capitaliste les a placés par rapport à nous [1].
Si la référence au matérialisme dialectique est nette, on lit ici dès ses premiers écrits, combien Monique Wittig s’appuie sur la lutte des classes pour introduire l’idée que cette lutte est sexiste en donnant le beau rôle au mâle capitaliste qui en tire avantage « consciemment ou inconsciemment ».
Laurie Laufer est sensible à cette approche. Dans son ouvrage, on trouve une vingtaine d’occurrences portant sur le matérialisme. Elle précise son point de vue dans ce passage :
Une psychanalyse matérialiste serait une psychanalyse attentive aux effets du langage sur les corps produits par les pratiques sociales, technologiques et politiques. Le sujet n’est pas seulement l’effet d’un signifiant, substance pure et transcendante, il y a dans ce signifiant le poids des matériaux sociaux, politiques et historiques [2]. (HM, p. 272)
Le mot « matérialiste » caractérise bien une telle approche. Sans se démarquer de Lacan dont Laurie Laufer reprend à son compte l’approche, elle précise que, selon elle, « le signifiant charrie la matière avec laquelle il est constitué » (HM, p. 271). Et que, en rester à une définition devenue canonique du signifiant reviendrait à passer à côté des déterminants matériels « inclus dans » le signifiant. Eux sont faits de matériaux sociaux, politiques et historiques.
Laurie Laufer est avertie de l’effet négatif produit chez certains psychanalystes par sa référence à une psychanalyse matérialiste. N’écrit-elle pas :
Les critiques du côté des psychanalystes envers les psychanalystes sont souvent virulentes lorsqu’il s’agit d’introduire la dimension politique matérialiste dans le champ de l’analyse (HM, p. 211) ?
Munie de ces préalables, elle s’empare du signifiant et l’actualise. Si l’inconscient n’est pas fait de signifiants purs, il porte avec eux le poids de la réalité qu’il promeut. La psychanalyse se matérialise dès lors que le langage prend une dimension concrète et actuelle. Comme le langage est fait de matériaux sociaux, politiques et historiques qui le lestent, une psychanalyse matérialiste ne peut que se déployer dans une arène définie par trois références : sociale, politique et historique.
Partant de cela, on ne peut lire le livre de Laurie Laufer comme un simple plaidoyer en faveur de la liberté retrouvée des femmes après de longs siècles d’oppression. Son ouvrage est d’abord un ouvrage psychanalytique qui développe ce que peut être une psychanalyse quand elle prend en compte le geste premier qui donne substance et chair à ses agents.
Un tel geste convie ses lecteurs à une psychanalyse concrète qui s’empare résolument des situations provoquées par une oppression constante des femmes, un refus de prendre en considération les nouvelles formes érotiques qu’elles ont découvertes, refus qui s’est manifesté par une terminologie de l’ostracisme pour qualifier le saphisme, le tribadisme, l’uranisme, l’inversion et la pédérastie, tout comme on rejeta la poésie, voire toute une littérature débarrassée des parcours imposés de l’amour entre homme et femme et de l’apologie du couple.
Aussi lit-on sous la plume de Laurie Laufer :
L’inconscient est formé de cette matérialité-là. Le langage et les corps sont une matérialité, ils sont pris dans des enjeux sociaux de pouvoir, de domination, d’oppression. (HM, p. 272)
La matérialisation de l’inconscient est ici à l’œuvre. Elle est faite des matériaux sociaux, politiques et historiques véhiculés par le langage. Dès lors, le propos de Laurie Laufer n’est pas de dresser les tableaux d’une exposition de beaux cas de résistance à la violence androcentrée mais de saisir dans chaque situation tant la forme de l’oppression subie que l’affirmation décidée de la force et de la beauté des nouvelles formes érotiques quand elles se soulèvent.
Le nouveau vocabulaire
Le poids du nouveau vocabulaire est décisif quand il s’agit de promouvoir des éléments nouveaux, méconnus, ou négligés dans le champ des savoirs. Jean Allouch s’en est rendu compte : impossible de changer quoi que ce soit dans le champ analytique sans y introduire de nouveaux termes. Il les choisira difficiles à utiliser le plus souvent : spychanalyse, incarpation, transmour… Laurie Laufer souligne l’importance de Monique Wittig qui a su s’emparer de façon décidée du problème posé par les mots et leur usage pour une écrivaine de sa carrure. Impossible de changer quoi que ce soit à l’état des choses si l’on n’invente pas une terminologie adéquate à ce changement. Aussi s’agit-il de repérer l’invention langagière dans l’œuvre de Monique Wittig, ce que Laurie Laufer qualifie d’ « autre langage épistémo-poético-politique » (HM, p. 210).
Chaque mot de ce nouveau vocabulaire sera « autre » que le précédent. Il n’est pas dit ici qu’il sera nouveau. L’accent est d’emblée mis sur son altérité. Est convoquée l’invention sémantique. Ce nouveau langage se développe dans trois champs : le savoir, la poésie et la politique. Dans la bataille, se cantonner au seul domaine du savoir sera insuffisant. Il lui faudra l’apport d’une poésie « autre » elle aussi, tout comme « autre » sera l’apport politique. Le langage ne changera que s’il devient pluriel en convoquant la triplicité poésie, politique et savoir.
Inventivité du lesbianisme d’abord, oui, mais c’est le lesbianisme qui invente ! Et non Monique Wittig ! Laurie Laufer écrit :
C’est avec Monique Wittig que le lesbianisme entre dans une dimension théoriquement politique, car il invente les modalités d’un langage différent. Wittig met au cœur de sa réflexion politique le lesbianisme […]. (HM, p. 210)
Elle souligne le basculement d’importance quand elle lit sous sa plume :
« Les lesbiennes ne sont pas des femmes », car les femmes restent une catégorie politique nécessaire au système hétéropatriarcal et hétéronormatif. (HM, p. 210)
La femme n’est pas ici l’être anatomique muni des caractères adéquats pour être qualifiée de telle.
Jacques Lacan n’a pas manqué de se prononcer sur ce point. Il le fit à sa manière. Le 9 janvier 1973, il dit ceci :
Un homme, ce n’est rien d’autre qu’un signifiant.
Quant à la femme, il ajoute :
Une femme cherche un homme au titre de signifiant [3].
Le 20 janvier 1970, lors du séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, il met l’accent sur le rapport entre « l’homme » et « la femme » :
[…] il faut se rendre compte que ce qui définit « l’homme » c’est son rapport à « la femme », et inversement. Que rien ne nous permet dans ces définitions de l’homme et de la femme, de les abstraire de l’expérience parlante complète, jusques et y compris dans les institutions où elles s’expriment, à savoir le mariage [4].
Loin d’une approche essentialiste, il définit « l’homme » par son rapport à la « femme » et inversement. Leur définition est langagière, pas ontologique car il n’y a pas là d’ « être homme » ou d’ « être femme ». Importe seulement le rapport entre les deux signifiants.
Laurie Laufer montre combien une telle approche reste insuffisante. Définir l’homme ou la femme par leurs rapports réciproques masque à quel point une telle définition méconnaît sa dimension politique. Elle témoigne toujours de l’emprise du système hétéro-patriarcal et hétéronormatif qui la fabrique. Le couple « homme-femme » ainsi défini par leur rapport langagier n’efface pas l’emprise d’un tel système. Elle continue à occulter la diversité des réalités concrètes auxquelles elle a affaire. « Femme » fonctionne comme un terme écran qui cache ces réalités au profit de l’unité fictionnelle du nom « femme » qui exclut d’emblée la diversité qu’elle recouvre. Se dire « lesbienne » permet d’éviter la confusion induite par le binarisme de la différence des sexes. Ce terme réfute la dictature du binarisme sexué. Il donne de plain-pied ses lettres de noblesse à une pratique érotique trop souvent occultée par ce binarisme.
Quand elle parle de Monique Wittig, Laurie Laufer écrit :
Au centre de son dispositif politique, l’écriture tient une place essentielle. C’est aussi par l’écriture et par le langage que les lesbiennes peuvent démanteler la mythologie du féminin et le mythe de LA femme. (HM, p. 210)
N’est-ce pas là le projet du livre ? Son auteur/e pratique la politique du démantèlement du mythe féminin en sollicitant sa plume. Elle montre de façon concrète la positivité d’une écriture active dès lors qu’elle démantèle ce mythe pour ouvrir l’accès à la réalité d’une érotique véritable.
La critique d’une certaine psychanalyse n’est de loin pas absente du livre. Celle en particulier qui (comme le fait valoir Simone de Beauvoir) n’a cessé de :
développer le négatif, le manque, le creux, la passivité, sans envisager la production d’un désir, en dehors de toute réaction psychique défensive, la production d’une subjectivité érotico-politique hors des coordonnées binaires positif, négatif, hors de toute idée d’aliénation. (HM, p. 208)
Cette critique de la négativité n’est pas nouvelle. Témoignerait-elle d’une influence hégélienne chez Lacan, devenue intempestive aujourd’hui? Laurie Laufer prône une autre approche du sujet et du désir que celle qui les fait reposer sur leur dépendance au signifiant et sur le manque à être. Ses interrogations ne sont pas négligeables : pourrait-on envisager un sujet libre, émancipé de toutes ses tutelles, que ce soit celle du signifiant, du manque, de l’aliénation ? D’un sujet positif, d’un désir actif, d’un sujet qui, de plus, soit érotico-politique, libre et agissant en son sein sur la société ?
Une simple référence à Lacan qui porte sur le signifiant permettra de mesurer la distance qui s’instaure. Au cours du séminaire l’Envers de la psychanalyse, il dit :
la relation fondamentale, celle que je définis : d’un signifiant à un autre signifiant : S1 à S2. Voilà la relation fondamentale, celle que je désigne pour être d’où résulte l’émergence de ceci, que nous appelons le sujet, ceci de par le signifiant qui en l’occasion fonctionne comme le représentant – ce sujet – auprès d’un autre signifiant [5].
Cet écart d’avec Lacan, Laurie Laufer le creuse à sa façon « matérialiste ». N’est-il pas le bienvenu ? Et ne sonne-t-il pas enfin le glas sur la chape d’une sorte d’enkystement lacanien ?
Certes, un travail reste à faire, une tâche immense qui ne doit pas pousser à la résignation. Elle porte sur le langage, sur les codes psychanalytiques qui ont prospéré pour produire un Lacan d’amphithéâtre. Pour éviter cela, on extraira du vocabulaire analytique contemporain les rémanences du passé qui contaminent les commentaires du séminaire de Lacan et de ses écrits. Ils pullulent aujourd’hui dans des formations rémunératrices propageant les reliquats d’une doxa épuisée.
Laurie Laufer (toujours lisant Simone de Beauvoir):
Il s’agit donc de déconstruire les chaînes signifiantes, les concaténations signifiantes telles que : homme = pénis = actif = pénétrant ; et femme = vagin = passive = pénétrée. Il s’agit de produire une autre cartographie du corps, une autre matérialité du corps dit féminin. En somme, il s’agit d’inventer un nouveau langage. (HM, p. 208)
L’invention de ce langage reposera sur une ars erotica, une nouvelle « cartographie » où les zones seront désignées selon les attendus de cette invention. Dans l’expression « produire une autre cartographie du corps », on lit que, si le corps reste le même, la cartographie qui le qualifie change. La modification introduite par le changement du vocabulaire confère à ce corps une « autre » matérialité. S’il est « dit ‘féminin’ », il ne l’est plus et reste dans l’attente d’une nouvelle nomination.
Le lesbianisme actif de Monique Wittig
Parmi de nombreuses autrices, Laurie Laufer s’attache à l’œuvre de Monique Wittig. Pour celle-ci, le lesbianisme est révolutionnaire. La raison : « par l’appropriation d’une parole […], le sujet devient l’agent de sa culture et de son histoire » (HM, p. 214). Cette formule donne d’ailleurs sa colonne vertébrale au livre. Le lesbianisme restitue une parole volée, dérobée à celles qui la détenaient. Le sujet de cette appropriation révolutionnaire abandonne la passivité à laquelle on l’avait relégué. Il devient actif. Il agit en sortant de sa passivité immémoriale, résignée, vaincue, écrasée. Il devient agent non seulement de sa parole mais aussi de sa culture et de son histoire. Ce n’est pas là une simple appropriation de sa parole par le sujet agent mais une réappropriation politique, sociale et économique de sa culture et de son histoire. Selon les termes de Wittig, le lesbianisme est révolutionnaire par l’importance de la portée de son étendue. En 1973, elle écrit : « Mon écriture a toujours été liée indissolublement à une pratique sexuelle interdite : le lesbianisme [6]. » L’écriture devient une pratique de la transgression. Il s’agit de produire « un contre-texte féminin » (HM, p. 214) qui va perturber la domination d’un état des lieux stérilisant, glorifiant la différence des sexes avec la cohorte de ses attendus historiques et sociaux. « Ce contre-texte, écrit Wittig, montrera combien pour la première fois dans Les Guérillères, “elles” devenaient sujet actif » (HM, p. 214).
Comme dans toute révolution, Wittig ne se limite pas à l’appropriation de la parole avec toutes ses conséquences. Elle vise la déconstruction du passé pour laisser place à l’advenue d’une nouvelle érotique libérée du poids de sa répression. La catégorie du sexe en vient à être critiquée. Dans La Pensée straight, celle-ci est décrite comme « produit de la société hétérosexuelle qui impose aux femmes l’obligation absolue de la reproduction de “l’espèce”, c’est-à-dire de la reproduction de la société hétérosexuelle [7]. » Cette obligation n’est pas quelconque. Elle fonde « le système d’exploitation sur lequel se fonde économiquement l’hétérosexualité [8] ».
Laurie Laufer souligne que « toute l’entreprise de Wittig est de déconstruire la mythologie de la femme, le mythe de cette catégorie, construit par le système hétérosexuel » (HM, p. 214). Elle cite le discours des Guérillères dans une belle et vigoureuse prosopopée dont voici un extrait :
Elles disent, ils t’ont tenue à distance, ils t’ont maintenue, ils t’ont érigée, constituée dans une différence essentielle. Elles disent, ils t’ont, telle quelle, adorée, à l’égal d’une déesse, ou bien, ils t’ont brûlée sur leurs bûchers, ou bien ils t’ont reléguée à leur service dans leurs arrière-cours. Elles disent, ce faisant, ils t’ont toujours dans leur discours traînée dans la boue. Elles disent, ils t’ont dans leur discours, possédée violée prise soumise humiliée tout leur saoul. Elles disent que, chose étrange, ce qu’ils ont dans leur discours érigé comme une différence ce sont des variantes biologiques. Elles disent, ils t’ont décrite comme ils ont décrit les races qu’ils ont appelées inférieures [9]. (HM, p.214-216).
L’originalité du propos tient à ce que ce sont elles, les Guérillères qui tiennent ce discours et non pas, comme cela a été si souvent le cas, par exemple dans le Paris Lesbos du XIXe siècle, dans les textes littéraires, médicaux, sociologiques écrits par les hommes dont l’effet produit a été de figer et contraindre l’image des lesbiennes « autour d’un ensemble de fantasmes » (HM, p. 192). La parution du Deuxième sexe par Simone de Beauvoir en 1949, a fait événement. Il tient pour beaucoup à ce qu’il était écrit par une femme sur les femmes. Elle osa même l’emploi d’un vocabulaire jusque-là réservé aux hommes : « vagin, pénis, orgasme, masturbation, clitoris, et ce sans litote ni euphémisme. Pas de pudeur dans la façon d’évoquer l’acte sexuel, l’avortement, l’homosexualité, le lesbianisme » (HM, p. 204). Bel exemple de l’appropriation de la parole confisquée par une femme libre. Ici le terme de « conquête » aurait aussi convenu.
Façonner le langage
Avec Le Corps lesbien [10], paru en 1973, Monique Wittig transforme la page blanche en laboratoire poétique révolutionnaire. Ce livre, dans son entier consacré à la révolution lesbienne, se traduit en acte par un façonnage du langage à la lumière de la révolution politique, sociale et historique lesbienne. Laurie Laufer présente ainsi le projet de Monique Wittig :
Ainsi, le projet épistémo-poético-politique de Wittig invente une langue, hors des sentiers de la différence des sexes, une nouvelle cartographie du corps amoureux. (HM, p. 212)
La porte s’ouvre à une invention continue de l’écriture. L’écriture de Wittig devient artiste : elle dessine « les contours d’un corps désirant à la couleur violette » (HM, p. 211). Elle invente de nouvelles modalités d’énonciation : les pronoms personnels sont barrés. L’usage de la barre n’était pas nouveau. Jacques Lacan l’avait fait en barrant le sujet pour indiquer sa division. Monique Wittig fait de l’usage de cette barre la formulation d’un secret amoureux : « J/e suis celle qui a le secret de ton nom » (HM, p.212). Elle se réapproprie la barre et le fait pour écrire une autre langue. Laurie Laufer souligne l’importance de cette invention : « Cette barre trouble le langage, car pour Wittig la différence des sexes est celle qui opprime les femmes et le premier acte politique est dans la langue. Une énonciation érotique est aussi politique, car elle défait les codes normatifs d’une langue » (HM, p. 211). Le je n’est plus masculin comme l’exige la grammaire. Il n’est plus vecteur de la différence des sexes. Dans un entretien publié Dans L’arène ennemie, Monique Wittig déclare : « Quant au je du corps lesbien, c’est un je perturbé, insuffisant. La grammaire occidentale ne marque pas la différenciation sexuelle du pronom sujet. Le “e” féminin fait irruption dans un langage qui n’est pas le sien. J’ai voulu marquer cette déchirure jusque dans la graphie [11]. » Voilà l’une des fonctions de la barre : introduire une perturbation par la déchirure du pronom personnel avec le simple détachement du “e” réservé au féminin qui démasculinise le pronom. Il serait erroné de supposer que, par cette simple introduction de la barre, Monique Wittig féminise un vocabulaire jugé par trop masculin. Comme dans La pensée straight, la barre qui clive le pronom personnel ou le possessif censé genrer ce qui ne l’est pas, permet de sortir de la différence des sexes et de prendre à témoin la langue pour démontrer sa grande difficulté à nommer tant elle se montre politique par sa résistance à donner accueil à ce qui conteste le dictat hétérosexuel.
Ici, ce passage extrait du Corps lesbien éclaire le propos:
Tes yeux sont d’or, ils ne m/e regardent pas. Tu te laisses distancer, puis tu m/e rejoins sans hâte ton flanc touchant m/on flanc, toutes m/es plumes se hérissent jusqu’au sommet de m/on crâne. J//ai oublié le cri de victoire des cygnes quand ils vont vers l’ombre pour se reposer après une journée sans combat. Tu étends tes ailes par-dessus m/oi. J/e cherche du bec leur dessous, une légère humidification m/e vient aux deux orifices respiratoires [12].
La langue académique est ici subvertie par l’introduction inventée d’une ponctuation qui sépare les mots. Elle démontre a contrario la force d’inertie politique et la résistance de la langue à tout ce qui provenant d’elle n’est pas académique. À lire ce passage à haute voix, les transformations établies par Monique Wittig n’apparaissent pas. D’où l’importance pour ce travail de refonte d’en passer par l’écriture et la lecture qui deviennent le terrain véritable de la bataille qu’elle mène.
La nouvelle cartographie du corps amoureux suppose de nouveaux recours à l’existant. Tout comme elle l’avait déjà fait dans Les Guérillères, Monique Wittig occupe toute la page en usant des lettres capitales. La liste de mots qui s’ensuit est politique, amoureuse lesbienne, poétique, subversive. Les mots ne font pas liste. Ils dessinent la configuration du corps lesbien dans son registre érotique. Certains pourront y lire une liste anatomique qui qualifie le corps selon les exigences d’une scientia sexualis, mais la cartographie ici écrite est bien celle du corps lesbien. Même si la plupart des mots utilisés empruntent à l‘anatomie, ils ne fonctionnent pas ici comme termes scientifiques. L’envahissement de la page par les majuscules témoigne de la violence de la force érotique donnée à chacune des parties de ce corps. Il s’agit bien là d’une cartographie amoureuse intense et totale. L’occupation de la page entière entre dans une écriture qui montre combien la puissance érotique du corps lesbien fait sauter toute convention, toute limite convenue, toute respectabilité bourgeoise.
Monique Wittig fournit une graphie de cette cartographie amoureuse. On la lit dans la page suivante :

Laurie Laufer commente ce passage de l’écriture du Corps lesbien :
Le corps dans son « anatomisation », dans sa dissémination, occupe tout l’espace de la page, déborde la page et la matérialité même du livre, et rompt avec l’idée d’une unité. Elle rend visible dans son énonciation graphique tout le corps lesbien. Il n’est plus muet, ni invisible. Il devient capital, lettres capitales, une prise de parole subjective, subversive et transgressive (HM, p. 214).
Les guillemets sont bienvenus pour qualifier cette page. Il ne s’agit jamais que d’une anatomisation factice. Nous voilà loin de l’anatomie qui ne travaille jamais que sur le cadavre. Le corps lesbien est ici disséminé, an-atomisé. Il occupe l’espace de la page. Mieux, il le déborde, comme il déborde de toutes les pages, va ainsi jusqu’à la totalité du livre pris dans sa matérialité. Le corps lesbien est le corps de ce débordement envahissant qui rompt les digues de la retenue, de l’unité quand bien même elle aurait été, un temps, circonscrite. Laurie Laufer parle de « dissémination » comme on le ferait d’un état dont la vitalité ne serait que dans le débordement. Là réside le point sensible du corps lesbien : sa visibilité graphique. Elle ne tient pas à ce que le corps lesbien se montre ou s’exhibe. Elle relève d’une énonciation graphique.
Quels sont les termes d’une telle énonciation ? Autant il a été précédemment remarqué que ce n’était pas Monique Wittig qui inventait les formes et modalités du lesbianisme mais le lesbianisme lui-même, autant en arrive-t-on maintenant à l’énonciation du corps lesbien. La cartographie amoureuse de ce corps n’est pas une carte du Tendre. Elle est composée par les mots d’une énonciation graphique de tout ce corps, c’est-à-dire de toutes ses parties quand elles sont écrites. Il n’y a pas un mot de cette cartographie qui ne participe à l’érotique portée par cette énonciation du corps lesbien !
Dans un entretien avec Laurence Louppe, Monique Wittig parle de l’amour lesbien :
C’est pourquoi mon texte poursuit une vision radiographique du corps. Dans l’écriture, j’expérimente l’amour lesbien comme pratique violente et sauvage. Il faut en finir avec ce mythe de l’homosexualité féminine mièvre et décorative, sans danger pour l’hétérosexualité, voire récupérable par elle. Dans un de leurs tracts, le mouvement américain des Radicalesbians affirmait : « La lesbienne, c’est la fureur de toutes les femmes portée à son point ‘explosion’ [13]. »
Dès lors, comment distinguer l’auteure du livre qui nous est donné à lire ? Est-ce la personne de Laurie Laufer ? L’ensemble des femmes qui ponctuent les pages de ce livre ? Sans doute trouvera-t-on la réponse pour peu que l’on dépiste dans ce livre l’érotisation d’une écriture plurielle et polymorphe qui ne se cache plus, ne dissimule plus sa fluidité, sa dissémination, sa variabilité. À l’instar de Michel Foucault dans La pensée du dehors [14], on retrouve ici un j’écris plutôt qu’un je parle, où ce qui suit cette déclaration ne cesse de mettre en question le je où Monique Wittig a eu la justesse d’introduire une barre.
Une position neutre poserait avec justesse que non seulement « la femme » n’est qu’un mythe produit par l’ordre hétérosexuel, mais que « l’homme » s’inscrit dans un registre du même ordre. La place est ouverte à la diversité des positions tierces. On attend toujours, à ce propos, l’écrit qui s’attachera à enfin démanteler le mythe masculin. Le livre de Laurie Laufer nous y invite.
Notes
[1] Monique Wittig, « Pour un mouvement de libération des femmes », Dans l’arène ennemie, textes et entretiens, 1966-1999, édition établie par Sara Garbagnoli et Théo Mantion, Paris, éditions de minuit, 2024, format kindle, p. 43 ; aussi : « Combat pour la libération de la femme », Monique Wittig, Gille Wittig, Marcia Rothenberg, Margaret Stephenson, L’Idiot international, n°6, mai 1970, p. 13-16.
[2] Les références de certains ouvrages seront données dans le texte. Ici HM, suivi du numéro de la page pour Héroïnes de la modernité.
[3] Jacques Lacan, séance du 9 janvier 1973, Séminaire Encore, version Staferla.
[4] J. Lacan, séance du 20 janvier 1970, séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, version Staferla.
[5] J. Lacan, séance du 26 novembre 1969, Séminaire L’envers de la psychanalyse, version Staferla.
[6] Monique Wittig, « Une vision radiographique du corps – Entretien avec Laurence Louppe, Chroniques de l’Art vivant, décembre 1973, p. 24-25, Dans l’arène ennemie, textes et entretiens, 1966-1999, op. cit., p. 94.
[7] M. Wittig, La Pensée straight, Paris, Balland, 2001 (1979-1992), p. 47- 48.
[8] Ibid.
[9] M. Wittig, Les Guérillères, Paris, 2014, éditions de minuit, format kindle, p. 144.
[10] M. Wittig, Le Corps lesbien, Paris, éditions de minuit, 2023, format kindle.
[11] M. Wittig, « Une vision radiographique du corps – Entretien avec Laurence Louppe », op. cit., p. 96.
[12] M. Wittig, Le Corps lesbien, op. cit., p. 18.
[13] Monique Wittig, « Une vision radiographique du corps », Dans l’arène ennemie, textes et entretiens, 1966-1999, op. cit., p.96.
[14] Michel Foucault, La pensée du dehors, Paris, Fata Morgana, 2018.
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