Written by 19h34 ARTICLES, REVUE N°4 : S’adresser à la liberté d’autrui

L’amour Lacan, L’amour Liberté.

TÉLÉCHARGER – IMPRIMER L’ARTICLE

L’amour Lacan, L’amour Liberté

Émilie Berrebi

Dans la nuit la liberté nous écoute.

L’amour Lacan fut publié en 2009, après sept ans de séminaires plus que passionnants.

Sur la page de couverture, un petit amour menaçant portait un index à sa bouche : silence ! Pas de théorie ni de commentaires. C’est ainsi que Lacan voyait l’amour : simple, réfractaire à toute définition, à toute théorie, plus proche de l’amour extatique par-delà bien et mal, que de l’amour naturel qui veut le bien du sujet. Il ne s’agit pas pour Lacan de défendre la société, d’imposer une norme, et l’amour de transfert, le transmour se situerait plus du côté de la déraison que de la raison, comme le pur amour1 des mystiques et ses excès.

Le livre se concluait sur cette affirmation : « l’amour Lacan est l’amour pur délesté de sa transcendance » ce qui le rapprochait davantage des mystiques sauvages2, que des autres mystiques.

Cette absence de théorie, d’un savoir constitué et institué sur l’amour, permettrait alors de conduire une analyse sans être trop ligotés, en s’adressant à la liberté de l’autre, le semblable, et le prochain.

Freud dans une lettre à Groddeck, écrivait :

Tout individu intelligent (ou raisonnable) a bien une limite où il se met à devenir mystique, là où commence son être le plus personnel3.

C’est de cela qu’il s’agit dans l’amour Lacan.

Cette description de l’amour chez Lacan est en cela différente du transfert chez Freud, dont le ça « civilisé et bourgeois » est dépossédé de la mystique ; c’est d’ailleurs ce qu’il affirme lui-même dans une autre lettre à Groddeck4.

Allouch ira plus loin, et donnera sa propre conception de l’amour.

Mais avant un peu d’histoire, avec un I ou un Y.

Peu après la publication de son livre, je demandai à Jean Allouch, s’il était d’accord pour que j’organise un colloque autour de ce thème. Ce fut oui. Éros pouvait déployer ses ailes, le champ était libre… Jusqu’à un certain point, car le bureau de l’école freina, et je n’en ai jamais su les véritables raisons. Il fallut attendre deux ans. Cette contrainte fut redoublée par la nécessité de choisir les intervenants. La liberté avait été bridée, et la joie un peu gâchée.

Mais le soulèvement fut mémorable et je remercie aujourd’hui tous ceux qui levèrent le poing en signe de protestation.

À part ceux qui furent invités, ce fut les plus pressants et les plus décidés qui furent choisis. Il y eut des mécontents, des menaces, la bagarre a continué un temps. Certains essayèrent de me faire porter la culpabilité de leur indécision. L’amour-passion avait produit son effet.

Pourtant on aurait dû être avertis : l’amour Lacan, l’amour que l’on n’obtient pas, ou que l’on obtient en ne l’obtenant pas, ce qui semblait tout de même mieux, n’était pas de tout repos.

Le colloque eut lieu les 9 et 10 juin 2012. Un recueil des différentes interventions fut publié dans un livre intitulé Étant donné l’amour Lacan5.

Donc, l’amour que l’on obtient, en ne l’obtenant pas.

L’équivoque est évidente mais je n’ai pas entendu qu’elle ait été relevée. L’amour que l’on obtient, liaison ou négation ? On l’obtient ou pas ? Voici une question qui me paraît loin d’être résolue. Et d’ailleurs de qui s’agit-il de l’analyste, de l’analysant, des deux ?

En tous cas l’impersonnel signale le neutre.

Répéter en chœur l’amour que l’on n’obtient pas, (première formulation claire, binaire, sans équivoque) permet de ne pas trop insister… et passer…

Mais, c’est en ne l’obtenant pas qu’on l’obtient ! (Deuxième formulation, où le trois apparaît). Que l’on obtient comme ne l’obtenant pas. (Troisième formulation, plus métaphorique). Le mystère s’épaissit. Allouch :

Qu’advient-il donc à l’aimé ? Il est aimé, mais pas pour autant d’un amour qui porterait atteinte à sa non moins précieuse solitude. Aimé, il pourra s’éprouver non aimé. Non aimé il pourra s’éprouver aimé. Ce qui se laisse abréger ainsi : il aura obtenu l’amour que l’on n’obtient pas6.

Ce qui fut une chance, c’est que dans ses questionnements sur l’amour, Jean Allouch était tombé sur un entretien de Philippe Sollers avec Sophie Barrau publié en 2002 dans la revue L’infini intitulé « Lacan même », (e avec un chapeau). Il y était en effet affirmé que Lacan avait un gros bobo d’amour, qu’il n’avait jamais obtenu l’amour qu’il aurait voulu. Ce qui pouvait alors se déplier de deux manières différentes : premièrement il n’avait jamais été aimé, deuxièmement il recherchait l’amour que l’on n’obtient pas, ce qui donc l’aurait laissé avec sa précieuse solitude et son trop de liberté ! « Pas bon pour la société, les matriarches, et les religieux de tout poil7 ! »

Allouch a alors eu le génie de saisir au vol cette formulation.

Un néologisme vient la compléter : L’amour Lacan étant une expérience érotique limitée à l’intérieur de l’expérience analytique, expérience limitée qui coïncide avec le transfert, le transfert et l’amour (voire l’hainamoration) devenus superposables pourront alors s’appeler le transmour.

Le transmour ne résume pas toute l’expérience d’une analyse qui lorsqu’elle est menée jusqu’à son terme aboutit au trou de l’absence de l’Autre, plus précisément de l’Autre sexe, de l’absence de sa jouissance et de l’absence de rapport sexuel, le troumatisme, néologisme du Lacan de 1974, qui vient combler le trou dans le réel.

Après avoir utilisé la métaphore de la bûche qui brûle, c’est l’image de la lente consumation d’une bûche humide qui viendra dire le type d’amour exercé par l’analyste. Dans la foulée, la liberté s’annonce tout doucement8.

Déchariter, déchérir, liberter

« Sur la liberté nul ne cède jamais9. »

Jean Allouch avait parlé de la liberté déjà dans L’amour Lacan, par exemple en reprenant au chapitre VI le deuil de ce dernier à la mort de son père en 1960, de sa colère devant l’indifférence à autrui :

Avoir affaire à la liberté d’autrui est autre chose ; ce n’est pas s’en tenir à « ce qu’il se débrouille », lequel pris comme règle rendrait tout simplement impraticable l’analyse. Est-il possible de s’y prendre autrement avec la liberté d’autrui ? C’est la question même de l’analyse dans la mesure où l’analyste réalise qu’il a affaire à un être et à rien d’autre qu’un être10.

Cette divine colère devant ce qu’il appelle à ce moment la liberté d’indifférence, Lacan n’en parlera plus à ma connaissance, c’était dit.

Cependant, avec « Kant avec Sade » publié en 1963 dans la revue Critique, Lacan bien qu’il ait été réticent à donner sa position sur la liberté, se laissa aller à écrire franchement :

Que nul par quelque lenteur, voire émotivité, ne doute ici de notre attachement à une liberté sans laquelle les peuples sont en deuil11.

En 2015, dans la conclusion de l’Autresexe12 intitulée « Déchariter », Jean Allouch va commencer à vraiment déplier cette question abordée par Lacan dans Télévision13 en 1974 et associée au désêtre de l’analyste : l’analyste est situé objectivement comme un saint du passé, car il fait le déchet, il décharite, il déchérite, il chérit tout en ne chérissant pas, et revoilà l’amour Lacan, et ceci en opposition à la pastorale et à la charité chrétienne. L’amour-Agapè en grec, Caritas en latin, est on le sait agressif et sadique. Il rajoute : « Jacques Lacan s’élève contre la position catholique selon laquelle éros peut et doit être soumis au logos, réglé par lui14. »

L’analyste lui décharite, il décharrie aussi, pour permettre au sujet de l’inconscient de le prendre pour cause de son désir, et pour amener l’analysant et d’ailleurs l’analyste jusqu’à ce troumatisme sans pour autant en être traumatisé.

Tout comme le saint, l’analyste en décharitant s’adresse à la liberté d’autrui15.

À partir de 2017, Jean Allouch va vraiment développer la question de la liberté dans l’analyse et ceci après avoir différencié deux analytiques du sexe en 2016, lors d’un colloque organisé pour les 40 ans de la parution de La volonté de savoir16, par Paris VII. On peut lire le texte sur son site : Une volonté de savoir pour…savoir17 ? C’est là, après avoir parlé des deux analytiques de Foucault, d’alliance et de sexualité, qu’il va remarquer que chez Lacan (et chez d’autres mais différentes) il y a aussi deux analytiques, deux érotiques, la première de la pulsion, de l’objet a et du lien. La seconde du lieu, du rapport sexuel, la célibataire.

En 2016, en novembre, invité pour des « Journées Deligny », Allouch s’avance à nouveau avec la question de la liberté. Il reprend un néologisme de l’éducateur, liberter avec e r, en titre de son intervention :

Je voudrais …sur ce point précis de la liberté, …me demander comment il se trouve traité respectivement par Deligny et Lacan18.

Il fait équivaloir le liberter de Fernand Deligny au « libre de s’adresser à la liberté d’autrui », en ce sens que les deux sont accompagnés d’un dessaisissement de soi19.

Pour exemple il reprendra un passage d’un livre d’Erri de Luca, Pas ici, pas maintenant20, où l’enfant Erri interroge son père sur sa possibilité de vivre sans attente. Il écrira :

Il (le père) ne laisse pas Erri être dans l’attente ; il ne se tient pas « en arrêt devant la liberté d’autrui »… ; il ne laisse pas autrui seul avec sa question ; il ne réplique pas, façon psy, en lui rétorquant : « Qu’est-ce que tu en penses ? » Bien plutôt se montre-t-il libre de l’adresser [lapsus calami], de s’adresser à la liberté d’autrui, celle que manifeste l’enfant en posant sa question et qui se trouve déjà agie lorsqu’il la formule.

Il lui répond d’une place qui serait non pas celle d’un père mais de n’importe qui, si bien que l’enfant ne reconnaît pas son père, et ne se reconnaît pas.

Si tu es capable de vivre sans attente, tu verras des choses que les autres ne voient pas. Ce à quoi tu tiens, ce qui t’arrivera, ne viendra pas par une attente. Et à partir de ce moment l’enfant n’attend plus21.

En février 2017, une conférence à la maison de l’Europe, s’intitule Liberté de la folie, folie de la liberté, complétée par une conférence à Paris VIII, Vincennes /Saint Denis, le 15 septembre de la même année : Quand la liberté se soulève22. Il y introduit la question de la folie et affirme :

Il est grand temps, me semble-t-il, de ne plus accorder à la nécessité tout l’empire qu’elle détenait, croyait-on, sur les esprits, d’admettre, au moins au titre d’un « a priori utile » que dans chaque folie, c’est une liberté qui se soulève23.

Un article « Tout doucement la liberté24 » établit deux thèses à propos de cette liberté :

Elle est reconnue identique à l’inexistence du rapport sexuel – ce qui revient à sexuer la liberté et ce qu’on ne saurait confondre avec ladite « liberté sexuelle ».

Elle se caractérise comme s’adressant à celle d’autrui. Elle est un rapport lui-même porteur de l’inexistence du rapport sexuel.

En mai une conférence à Strasbourg, « Libre de s’adresser à la liberté d’autrui », se terminera sur cette affirmation :

Ainsi, bien plus justement que le fameux et si largement détourné « ne pas céder sur son désir », la formule « libre de s’adresser à la liberté d’autrui » apparaît être celle de l’éthique analytique selon Jacques Lacan25.

En août, sur deux jours, un formidable colloque à Montevideo, « La Libertad segùn Jacques Lacan », continuera le travail en cours. Enfin last but not least en cette année 2017, paraît en novembre le livre, La scène lacanienne et son cercle magique26, avec comme sous-titre, Des fous se soulèvent, où il est traité plus amplement de la question de la liberté et où quatre propositions sont posées :

  1. La vie de tout un chacun est construite sur un acte de sa liberté.
  2. En tant qu’elle s’exerce, cette liberté reçoit le nom de soulèvement.
  3. Ce soulèvement est un dire que non à une aliénation.
  4. Dire que non est se séparer27.

Le « vouloir saisir »

Vient de Roland Barthes, dont Fragments d’un discours amoureux28 paru en 1977, se termine sur un chapitre intitulé « Sobria ebrietas », où le « vouloir saisir » est abordé de cette manière :

Comprenant que les difficultés de la relation amoureuse viennent de ce qu’il veut sans cesse s’approprier d’une manière ou d’une autre l’être aimé, le sujet prend la décision d’abandonner dorénavant tout « vouloir saisir » à son égard.

Ce thème sera repris l’année suivante par Roland Barthes au Collège de France dans son cours sur le Neutre. Il sera alors plutôt défini dans son rapport au langage, et opposé au vouloir vivre, ce qui reste tout de même binaire.

Jean Allouch en fera un discret conseil au psychanalyste dans Vitalité du neutre, neutralité du vital29.

En conclusion

L’amour Lacan débouche sur le non-rapport sexuel qui est identique à la liberté. En ce sens nous pourrons aussi l’appeler l’amour-liberté avec cette restriction que la seule liberté que l’analyste a vis-à-vis de son analysant dans la pratique de l’analyse, est de s’adresser à sa liberté.

Enfin, je terminerai par une citation qui clôture l’intervention de Strasbourg de 2017 : « De l’absence de chagrin d’amour » :

Si aimer c’est obtenir l’amour que l’on n’obtient pas, ne plus l’obtenir, cet amour, c’est ne plus aimer30.

.

(Visited 1 times, 1 visits today)
Close