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Subtilités de neutre
Jean-Louis Sous
RIEN
N’AURA EU LIEU
QUE LE LIEU
EXCEPTÉ
PEUT-ÊTRE
UNE CONSTELLATION
Un coup de dés jamais n’abolira le hasard
Stéphane Mallarmé
Préliminaires
Once upon a time… Il était une fois, une toute première fois, où, dans les années 1970, se colportait à la cantonade, le plus que célèbre aphorisme que Jacques Lacan ne cessait de marteler : « il n’y a pas de rapport sexuel ». C’était l’époque où l’on vous demandait avec insistance : « Mais d’où tu parles ? Mais d’où tu parles, donc ? ». Je parlerai donc sans la contrainte d’une sommation — en toute liberté, si je puis dire — de mon rapport à cette question du neutre du lieu d’une certaine temporalité. Il se trouvait, en ce temps-là que j’eus vent de l’œuvre de Maurice Blanchot et que j’avais lu notamment les cent premières pages de L’Entretien infini1. L’immédiateté de ma surprise vint moins de la radicalité de l’énoncé lacanien, passant alors pour scandaleux et sulfureux, que de constater que Lacan s’était inspiré (formule à édulcoration spirituelle) de l’écriture de cet écrivain, avait phagocyté (prédation cellulaire) ou plus trivialement « pompé » sa substantifique moelle. Cette résonance entre ces deux penseurs m’avait frappé sans que pour autant, à l’époque, je puisse distinguer les écarts ou les différences qui pouvaient marquer leurs approches respectives. Parler de plagiat eut été tendancieux ou intempestif, noter des analogies pouvait paraître bien vague, tandis qu’énoncer qu’il s’agirait d’homologie ou d’isomorphisme semblait fort savant mais néanmoins hermétique. Alors, dans l’après-coup de ma réaction offusquée, la proposition de résurgence du neutre au champ analytique viendra me donner occasion à préciser les incidences ou les effets possibles de cette importation. Est-ce que le neutre blanchotien du non-rapport désobligerait, altérerait, produirait de l’hétérogène, de l’altérité au regard de l’énoncé de l’inexistence du rapport sexuel ? Et comment saisir ce concept « d’inexistence » ?
Il fut donc aussi une seconde fois, en l’an 1985, époque où je décidai d’entrer à l’École lacanienne dont j’appréciais le positionnement critique et non catéchistique du frayage de Jacques Lacan et dont j’attendais également qu’il en fût ainsi par rapport aux « maîtres-à penser » de cette école. En écho avec cette problématique de la transmission, une citation de Blanchot pouvait entrer en résonance :
Le maître n’est donc pas destiné à aplanir le champ des relations, mais à le bouleverser ; non pas à faciliter les chemins du savoir mais d’abord à les rendre non seulement plus difficiles, mais proprement infrayables ; ce que la tradition orientale de la maîtrise montre assez bien. […] Le rapport de maître à disciple est le rapport même de la parole, lorsqu’en celle-ci, l’incommensurable se fait mesure et l’irrelation, rapport2.
Toujours préoccupé par cette articulation Blanchot/Lacan, j’eus l’occasion de rencontrer Jean Allouch et de lui soumettre, bien entendu, cette interrogation. Il me répondit qu’il considérait Blanchot comme un « romantique… ». Probablement « saisi » par cet adjectif (était-ce qualifier l’exaltation d’un non-rapport édulcoré ?), je n’eus pas la présence d’esprit de lui demander de développer plus précisément ce qu’il entendait par ce terme. Mais, en tout cas, cela a relancé mon cheminement…
Et puis, quel ne fut pas mon étonnement amusé, lorsque, pour la troisième fois (dans ces toutes dernière années) sera réintroduit dans le champ analytique cette notion de « neutre ». Cet emprunt, en tant que « point d’extériorité » comme le soulignait Jean Allouch, n’est pas sans poser quelques questions épistémologiques : si est égrenée une métaphore florale, serait-ce un simple bouturage susceptible de continuer la germination ? S’il est préféré de suivre la veine arboricole ou anatomique, comment sera reçue cette greffe, la compatibilité de ce greffon (admission ou rejet) qui viendra « enter » l’espace analytique ? Si est plutôt retenu le logiciel numérique, y aura-t-il un effet viral qui viendra paralyser cette importation ? Et si, enfin, est convoquée l’épopée grecque, il sera sûrement indiqué de se demander s’il pourrait s’agir d’un nouvel épisode du cheval de Troie, au sens où serait en jeu dans l’énonciation du neutre, le passage du duel des énoncés — fonctionnant par antagonisme ou dichotomie — à l’intervalle d’un deux donnant ainsi à toute assertion, la résonance et la partition d’un trois. Mais avant d’examiner la portée et les conséquences de ce « transfert épistémologique », je vous propose (afin de préciser l’erre de ce mot) d’arpenter et balayer le champ sémantique et lexical (une partie, tout au moins) où se déploient diverses acceptions et usages du terme de « neutre ».
Faux amis
Si, au cours d’une conversation, votre interlocuteur en vient à qualifier vos propos de « neutres », ce sera probablement pour insinuer que votre position manque d’engagement ou souffre d’un trop grand détachement, voire frise une énonciation, ton sur ton, sans relief et tourne à l’insipide. Le champ sémantique de cette notion est miné par une série de qualificatifs, le plus souvent péjoratifs, qui lui donnent une aura d’indifférence, la teneur d’un désengagement distant. Il conviendra donc, à titre de préliminaires, d’en baliser les usages, afin, plutôt, d’en dégager une force affirmative.
Ainsi, si l’on arpente l’espace politique, la neutralité affichée par certains pays (Suisse) ou états (Vatican) a pu être fortement décriée : la complaisance du pape Pie XII à l’égard des exactions nazies suscita maints remous idéologiques et diplomatiques tandis que l’insistance de la Suisse à interdire aux pays acheteurs de sa production d’armes, de les transférer à l’armée ukrainienne déchaîna une violente campagne de récriminations, considérant que, dans ce cas-là, la neutralité confinait à la lâcheté et la compromission. Et du reste, la position des pays dits non alignés, n’est pas sans ambiguïté à l’égard de la Russie, compte-tenu de leurs intérêts économiques.
En matière de chimie, un sel neutre n’agit plus sur un corps coloré appelé réactif et n’en change plus la coloration. En termes botaniques, une fleur neutre est une espèce dont les organes sexuels avortent constamment. En zoologie, cette nomination de « neutre » est utilisée pour désigner des insectes (en l’occurrence, des abeilles ouvrières) qui n’ont pas de sexe, et donc ne peuvent s’accoupler ni se reproduire ; ce sont des femelles dont les organes sexuels n’ont reçu aucun développement en raison du mode particulier de nourriture auquel elles ont été soumises à l’état de larves. Dans le champ électrique, le fil neutre permet au courant alternatif de retourner vers le centre de distribution. Il est, lui, à la différence de la phase, théoriquement nul dans la mesure où la régulation des tensions positives et négatives doit être égale à zéro. S’il y a un dysfonctionnement du circuit, il permet au disjoncteur de sécurité du circuit de se déclencher. On peut noter, dans cet usage électrique, une incidence active sur la tension de deux polarités. Ce degré « zéro » n’équivaut pas à une annulation du système mais répond à une nécessité, un principe actif de pondération des tensions. De la même façon que la recherche tant espérée d’une neutralité carbone désigne un point d’équilibre entre les émissions de gaz à effet de serre produites par l’activité humaine et leur absorption dans l’atmosphère par les puits de carbone.
Ensuite, dans le champ linguistique et dans certaines langues (grec, latin, allemand) le registre du « neutre » peut donner le genre d’un mot sans que, pour autant, cette attribution recouvre l’appartenance à un référentiel pré-déterminé. Il peut déjouer le régime des oppositions notoirement marquées (l’animé/le non-animé, le masculin/le féminin) : ainsi, en allemand, les diminutifs ne se règlent pas sur une sexuation supposée : das Mäschen est affublé d’un prénom neutre et désigne la fille tandis que das Fräulen qualifie une demoiselle. Il est également utilisé pour lever l’ambiguïté des homonymes : dans cette langue allemande, See (le lac) est masculin, mais son pendant féminin signifie la mer. Il existe la forme neutre das Meer qui déplace ces catégorisations. Le marquage grammatical d’un genre « neutre » ne relève pas d’une classification purement sémantique. Son régime serait arbitraire, aléatoire, immotivé indiquant plutôt la suspension d’une détermination plus qu’une abstention, (sa virtualité, sa potentialité). En grammaire latine, étaient nommés verbes neutres, ceux qui n’étaient ni actifs, ni passifs, qui expriment une action en elle-même (arriver, rire, mourir) sans que le sens, le transit puisse être fixé dans un complémentaire, un complément d’objet direct (il lui est arrivé quelque chose). On dirait, en grammaire française, un verbe intransitif, le régime de l’oblique, de l’indirect (il pleut). On peut remarquer, du reste, que si la langue française octroie à la chose le genre féminin d’un article défini, l’allemand désigne cette zone étrange et inconnue, si proche et lointaine, par un neutre : das Ding. Il conviendrait alors de se demander quel type de pronom pourrait s’approcher de cette qualification de « neutre » au regard du ça freudien déroutant la maîtrise d’un moi fort (c’était plus fort que moi). Déjà Jacques Lacan ne donnait pas à cet article indéfini le mouvement d’une destitution mais lui conférait, à l’inverse, l’opacité de son énonciation3. Serait-ce un « on » impersonnel, mais dont l’anonymat redoublant par indétermination l’angoisse d’un tourment, peut être plutôt rattaché à un tropisme persécutif (on me regarde de travers, on me fait parler, on m’envoie de mauvaises odeurs…) ? Un « on » qui s’affuble d’un déguisement anonyme camouflant la place du sujet dans les montages du fantasme tel « On bat un enfant » ? Un « on » englobant, indifférencié dans le bouillon de culture d’un groupe, d’une famille, d’un parti, d’un syndicat voire d’une école analytique. Le philosophe Martin Heidegger fait de ce « on » le parangon de l’inauthenticité4 : ce pronom peut permettre à quiconque de ne pas se porter garant de quoi que ce soit. Prétexte à « défausse » et à fuite de la responsabilité d’un propos ou d’un acte. Ou serait-ce un « lui » marquant un mouvement de destitution, de détachement (rapport d’altérité à un sujet décentré qui sait qu’il ne sait pas toujours ce qu’il dit, que ça peut lui échapper…). Décentrement qui l’affranchit justement du discours du maître et de la capture des « emmoisations » sans que pour autant, cet écart équivaille à une dépersonnalisation ?
Pourquoi Freud n’introduit pas quelque chose qu’il appellerait le « lui » ? « Lui » est pourtant un terme qui s’imposerait et si Freud dédaigne en faire état, c’est bien, il faut le dire, qu’il est égocentrique et super-égocentrique ! […] Ce qu’il dit de l’inconscient n’est qu’embrouille et bafouillage c’est-à-dire retourne à ce mélange de dessins grossiers et de métaphysique qui ne vont pas l’un sans l’autre. Tout peintre est avant tout un mathématicien, c’est un barbouilleur d’où les titres qu’il donne à ses tableaux. […] Même l’art abstrait a des titres, des titres qu’il s’efforce de faire aussi vides qu’il peut, mais quand même, ça se titrise5.
Difficile de fixer le terme d’un sens à ce vocable de « neutre », de l’ériger en « signifiant-maître » alors qu’il en appelle, justement, à suspendre les signifiants-maîtres d’un énoncé qui n’envisage pas le mouvement d’énonciation. Il ne saurait se titriser. Tout au plus peut-on parler à titre de neutre, au titre du neutre.
Enfin, la postérité analytique nous a légué, pour caractériser la position de l’analyste, la qualification de « neutralité bienveillante » expression pour le moins ambiguë et embarrassante et dont l’héritage semble lourd à porter. S’agit-il d’une abstention en matière de jugement concernant les positions politiques, les options idéologiques, les déclarations sexuelles de l’analysant dont il est requis de ne pas y mettre trop de ses plis ou, comme l’indique le mot allemand Indifferenz d’une suspension de tout privilège accordé à un élément particulier de l’association libre ? De plus, affubler cette neutralité du qualificatif de « bienveillante » convoque des relents de bons sentiments qui flirtent avec le côté poisseux et dégoulinant d’une empathie faussement compréhensive. La scansion d’une séance, la coupure d’un blablabla, la surprise d’une interprétation participent plutôt de la non-complaisance d’un analyste.
Parole d’écriture
Jacques Lacan nous a souvent invités à renverser la proposition d’une psychanalyse appliquée à l’art et donc à nous appliquer plutôt à en prendre de la graine. Dans L’Entretien infini Maurice Blanchot propose une formule équivoque, une alliance de mots singulière, un accolement voire un accouplement surprenant : « parole d’écriture6 », sans que l’on puisse trancher pour dire s’il s’agit d’un génitif subjectif ou objectif.
Est-ce un mot qui précipite à l’écrit ou une parole qui dérive de l’écriture ? Comment se fait le sens des appartenances ou des inclusions ? Est-ce que l’écrit ente la forme du mot ou est-ce la parole qui appartient à l’écriture ? Ce flottement topologique engage à commenter plus longuement cette formulation contractée.
Ce « troisement » du neutre, qu’on ne saurait associer à la fadeur d’une neutralisation, s’écarte de toute complémentarité ou complétude du « deux ». Ce rapport dit aussi du « troisième genre » (quelles que soient les orientations sexuelles7, pourrait-on remarquer, aujourd’hui) affirme la nudité, la simplicité d’un désir comme mise en jeu de cet impossible. Peut-être est-ce une parole d’écriture dans la mesure où se trace, à travers elle, un effet de bordure du réel relevant ainsi de l’écriture nodale : comme si le dire touchait cette « dit-mension » de l’écrit au sens où il fait entendre ce qui outrepasse le couplage du rapport duel.
Se rompre à l’écriture de Blanchot, c’est soutenir cette patience qui le conduit à exténuer inlassablement l’équivalence (jamais un signifiant ne saurait se signifier lui-même) par l’interruption. En effet, son écriture ne cesse de reposer les couples d’opposition (présence/absence – proche/lointain – être/désêtre) d’oblitérer le jeu de cette barre soi-disant étanche pour les décliner suivant une pente plus oblique, les indisposer, faire désobligeance de la dualité. Un extrait de L’Écriture du désastre subvertit toute garantie d’une désubjectivation achevée, tout comble dans une destitution assurée.
L’ascèse, le retrait absolu et jusqu’au vide ne se laissent reconnaître comme façons narcissiques, une manière assez veule pour un sujet déçu ou incertain de son identité, de s’affirmer en s’annulant8.
Le grain de l’écriture de Blanchot produit comme une réaction épidermique, un frisson topologique. Son art est d’élever la logique copulatoire des signifiants à la dimension d’effets de bord et d’intervalle.
Même tous les renversements dont on use par facilité — le recommencement comme commencement, la désappropriation comme authenticité, la répétition comme différence — nous laissent dans la logique de la validité9.
Maurice Blanchot nous invite à quelques exigences : soutenir l’énigme, traverser les apories sans vouloir les résoudre dans des retournements faciles ou des dichotomies tranchées. Si donc, un Désir de neutre (selon le titre du séminaire10 de Roland Barthes soulignant que ça laisse toujours à désirer) tend à subtiliser avec légèreté, esquiver, déjouer la lourdeur des couplages paradigmatiques figés ou bétonnés, cette proposition ne pourrait qu’affecter ce qui demeure comme séquelles, dans l’usage lacanien, de la binarité, en l’occurrence : il y a / il n’y a pas, existence / inexistence, lien / lieu. Jacques Lacan, du reste, au détour d’une phrase, n’était pas sans apercevoir la difficulté, à ce propos :
J’essaie de vous donner un bout de réel à propos de ce que dans la peau de quoi nous sommes, à savoir la peau de cette histoire incroyable qui est l’espèce humaine et je vous dis qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Mais c’est de la broderie. C’est de la broderie parce que ça participe du oui ou non. Du moment que je dis : « il n’y a pas », c’est déjà très suspect. C’est suspect de n’être vraiment pas un bout de réel. Le stigmate du réel c’est de se relier à rien11.
De l’inexistence à sa perte
C’est vraiment une drôle d’histoire que « staferla » de rapport sexuel. Ça vous colle à la peau de façon épidermique, cutanée mais même, c’est plus profond, c’est « dans la peau ». Qu’en faire ? Comment s’en décoller ? Dans ce passage, le terme de « réel » n’est pas posé comme une entité, un « antre12 ». Il n’est que « bout », découpe partitive. Difficile, donc, d’en venir à bout, au bout du bout, comme le dirait Raymond Devos. Le « réel » outrepasserait les couplages sens/hors-sens. Il serait plutôt outre-sens passant outre l’obligation de sens, la contrainte ou la tyrannie de la signification. De plus, Jacques Lacan qualifie son entreprise d’essai et de broderie comme s’il s’agissait de border par des points de couture des zones encore trouées. Et du reste, il fait équivaloir ce lieu du lien au réel comme un « rien » dont peut être interrogé l’antre de ce vide. Vacuité négative ou mise en abîme d’une énigme ? S’il récuse l’opposition paradigmatique il y a / il n’y a pas, affirmatif / négatif, lui donnant l’erre d’un soupçon, il ne laisse pas en suspens l’intervalle des deux assertions mais comble ce battement par une négativité. Est-ce, pour autant, une « inexistence » ?
Jean Allouch, lui-même, semble bien y perdre son latin ! Bien que jouant sur l’équivoque d’un passage de langues entre le in français de la négation et le in anglais de « à l’intérieur de » et proposant d’écrire in-existence — une manière d’être là parce que n’existant pas ou tout en n’étant pas là — il n’en relève pas moins un étrange paradoxe et une drôle d’aporie.
Comment, si l’Autre n’existe pas, pourrait-il intervenir dans un rapport sexuel lui-même inexistant ? L’esprit vacille13.
Il se trouve que Jacques Lacan a déjà abordé cette problématique, en interrogeant, par le truchement d’une modalité logique, ce signifiant14 théorique de l’inexistence, dans la séance du 19 janvier 1972 de son séminaire … Ou pire.
L’émergence du nécessaire ou du contingent a comme corollaire, suppose, comme préalable, avant que ça ne se produise, l’inexistence en tant que virtualité ou potentialité. Cette supposition d’inexistence avant son actualisation concerne aussi la vérité d’un symptôme — qui marque la place de sa nécessité à produire sa formalisation — tout autant que la jouissance qui pourra se révéler dans l’insistance répétitive (répétition du trait unaire comme un). L’inexistence, donc, n’est pas le néant. Frege a une conception du concept comme vide qui, certes ne comporte aucun objet mais, de cette inexistence, se produira du possible (passage et chiffrage du zéro au un).
Il est clair que l’équinuméricité du concept sous lequel ne tombe aucun objet au titre de l’inexistence est toujours « égal » à lui-même. Entre zéro et zéro, pas de différence. C’est le pas de différence donc, par ce biais, Frege entend fonder le 1, et ceci, de toute façon. Cette conquête est, du reste, précieuse pour autant qu’il nous donne le 1 pour être essentiellement — entendez bien ce que je dis — le signifiant de l’inexistence.
L’inexistence porterait sur la force d’un potentiel, l’affirmation d’un différentiel et non sur la vacuité d’une négativité. Ce vide concerne l’indétermination, qu’elle soit prise comme bi-partition des êtres sexués, laissant à désirer ou comme mise en jeu du Un, non plus fusionnel mais disséminé dans la disparité pulsionnelle des orifices corporels ou organes sexuels pris un par un, dans leurs retentissements ou correspondances. S’il y avait THE rapport sexuel, ce serait platement égal, un deux complémentaire, fixé, établi de tout temps, sans la mise en jeu de la surprise d’un trois modulant l’étrangeté, l’hétérogénéité d’un non-rapport.
L’Autre, ce n’est pas pour rien qu’il faut d’abord que j’en prenne l’appui. L’Autre, entendez-le bien, c’est donc un « Entre », « l’entre » dont il s’agirait dans le rapport sexuel mais déplacé, et justement, de « s’Autre-poser15 ».
Ce passage indique que ce lieu tiers n’émarge pas à une binarité mais est en lien avec l’intervalle, avec ce qui se passe entre, dans les modalités diverses de sexualité. Il n’est pas un « antre » vide ou caverneux localisé dans une pure extériorité mais onde de résonance des échos corporels16 mis en jeu dans le risque gagé et engagé dans un acte sexuel. Se rabattre sur une inexistence, ne serait-ce pas esquiver le battement de ses aléas et de ses surprises ?
Ce qui demeurerait encore en souffrance dans la question du rapport sexuel, résulterait sûrement des modalités de report qui émaillent les états superposés de ses strates, les différentes couches de « sa partie » : séquelles répétitives d’un phallus rapporté au Nom-du-Père ou à l’aura maternelle, interférences idéologiques des représentations sexuées… Une analyse peut… justement, neutraliser ces parasitages en opérant un dégagement de ces modalités répétitives (tensions et tiraillements) et possiblement déboucher sur une mise en jeu plus « gracieuse », au sens d’une « perte » et d’une dépense gratuite selon l’approche de Georges Bataille. Si l’on parle d’adresse à la liberté d’autrui, ce geste suppose de traverser ces diverses influences ou aliénations. Une position de principe posant le « neutre » comme opérant — suspendant toute incidence interprétative17 par une abstention inconditionnelle ou attribuant à la coupure d’une séance une posture de maître — suffirait-elle à opérer ce désencombrement ? La règle d’abstinence peut aussi porter sur le fait de ne pas alimenter (dé-coïncider) le régime imaginaire des coïncidences paradigmatiques captives.
De quelques nuances de neutre
Roland Barthes nous invite à quitter « l’arrogance » des assertions en se référant à un principe de délicatesse, afin de « suspendre » tout énoncé fonctionnant dans une logique dichotomique. Cette « épochè » ne saurait prendre la tonalité d’une grisaille fade, d’une passion triste ou d’une neutralité marquée du sceau de l’indifférence. Ce désir de neutre (activité désirante) s’écarte du retrait du vide, peut être ardent, brûlant et susciter des « états intenses, forts, inouïs ». Le rythme du « ni…ni » n’est plus scandé par la régularité des alternances mais produit une énonciation graduelle, imprévisible et hétérogène. La mise en jeu de la langue n’est plus réglée dans le champ sémantique par des définitions mais par un scintillement, une constellation de vocables, « un émoustillant que peut procurer la légèreté de bulles de champagne ». Dès lors, le « neutre » pourrait considérer comme suspecte l’opposition paradigmatique : il y a / il n’y a pas. Roland Barthes en appelle à l’invention d’une autre science, nous convie plutôt à la pratique discursive d’une « bathmologie » dont l’étymologie grecque pourrait renvoyer à une appréhension du logos, non plus saisi comme entité conceptuelle mais comme fonctionnant par des degrés18 qui modulent les nuances, les tonalités d’un énoncé :
Tout discours est pris dans le jeu des degrés. On peut appeler ce jeu une bathmologie. Un néologisme n’est pas de trop, si l’on en vient à l’idée d’une science nouvelle : celle des échelonnements du langage19.
Y
Lors du colloque intitulé : « S’adresser à la liberté d’autrui » proposé par la revue neutre et qui s’est tenu à Paris en juin 2025, Annick Allaigre fit remarquer qu’en langue espagnole le Y n’existait pas.

Cette lacune prive les hispanistes de goûter la savoureuse interprétation qui est faite des deux embranchements de cette lettre. Déjà Pythagore considérait ces deux branches comme représentant la divergence du chemin opposant la voie du vice et de la vertu. Dans son traité d’orthographe, de grammaire et de typographie, Champ Fleury, datant de 1549, Geoffroy Torry sur-impressionne la représentation pythagoricienne par l’image qu’il donne de cette bifurcation : le trait le plus large de la lettre exprime la voie de la volupté : épée, fouet, verges, gibet, feu auxquels cette recherche mènera fatalement. Le tracé le plus étroit représente la vertu figurée par ses bienfaits et récompenses : lauriers, palmes, spectres, couronnes vous attendent au bout du chemin.
Ainsi, le castillan fait élision de cet adverbe de lieu posant par cette abstention, la question de ce qui y passe, de ce qui s’y passe tandis que l’interprétation de la lettre y questionne sur ce que ce lieu peut encore tracer comme bifurcation et non comme contenu/contenant d’une inexistence. Y demeure un moment de tension. Peut-on trouver chez Jacques Lacan trace d’un tel questionnement et notamment usage du terme de « neutre » ? Eh bien, figurez-vous que… oui ! Ça s’articule au décours d’une résonance avec le tiraillement de la triplicité borroméenne :
L’anatomie chez l’animal ou la plante (ça, c’est du même tabac), c’est des points triples, c’est des choses qui se divisent, c’est le y qui est un upsilon, ça a servi depuis toujours à supporter des formes, à savoir quelque chose qui a du sens. Il y a quelque chose dont on part et qui se divise, à droite le bien, à gauche le mal. Qu’est-ce qui était avant la distinction bien / mal, avant la division entre le vrai et l’escroquerie ? Il y avait là déjà quelque chose avant que Hercule oscille à la croisée des chemins entre bien et mal, il suivait déjà un chemin. Qu’est-ce qui se passe quand on change de sens, quand on oriente la chose autrement ? On a, à partir du bien, une bifurcation entre le mal et le neutre. Un point triple, c’est réel même si c’est abstrait. Qu’est-ce que la neutralité de l’analyste si ce n’est justement ça, cette subversion du sens, à savoir cette espèce d’aspiration non pas vers le réel mais par le réel20.
Dans cette citation, il est frappant d’entendre cette résonance entre le « neutre » et le « réel ». L’upsilon grec est convoqué afin de faire de ce lieu où ça advient, le lieu d’un croisement dont le vide se fait rythme, pulsation, souffle d’une partition. Cet intervalle du blanc résulterait de ce qui est entre les différentes voies. Il s’agirait plutôt d’un recoupement de points triples qui ne serait pas inexistence mais incommensurabilité.

De sorte que le lieu d’un événement — sexué à l’occasion — en rapport avec cet upsilon du « il Y a » pourrait s’écrire (serait-ce un placage ou un forçage ?) comme le croisement de ce « passer dessus-dessous » de cette triplicité R.S.I dans l’incomplétude du « trois » du réel. Auront pu, de ce fait, avoir lieu de la surprise et de l’inouï21, modulation qui peut nouer, sur le mode de la contingence, le possible et l’impossible.
Lacan, dans ce passage aura subverti la position de l’analyste en donnant une autre version de la neutralité en rapport avec un « neutre » qui l’aspirerait à esquiver, déjouer les oppositions paradigmatiques qui capturent encore l’analysant(e). Ce dernier aura fait la part entre le vrai et l’escroquerie, le bien et le mal de son histoire, le semblant, le réel de son inscription dans le grand Autre (images et objets pulsionnels). Il aura pu ainsi approcher, border, nouer autrement ses répétitions, ses « histoires » à l’égard des rencontres avec les petits autres. En somme, la réalisation d’un A barré qui n’équivaudrait pas à une annulation de l’Autre. Cette destitution, ce désencombrement serait un par-delà ne participant pas de l’au-delà métaphysique22 d’une inexistence. Ce vide par dégagement des façons dont l’analysant(e) a été gagé(e) dans l’Autre, creuse l’accueil en tant que nouvelle disposition. La tentation mystique de se référer à la théologie négative demeure prise dans un Autre fléché, même si la quête de Dieu se fait errance et passe par l’abîme de son absence suscitant tourments et macérations. De même que « macérer » dans une ontologie de la négativité, dans le culte du ratage du rapport sexuel ne pourrait que nous faire rater le gai savoir du risque du désir, de la disparité et de l’incomplétude. Le « neutre » ne saurait passer pour une neutralisation du sujet de l’énonciation mais comme advenue de sa mise en jeu sans être figé dans la sclérose ou fixé dans l’enkystement de couplages à captations imaginaires.
Un effet surprenant de la prise en compte du « neutre » dans le champ analytique lacanien, pourrait entraîner une subversion des énoncés paradigmatiques binaires qui y demeurent, même si la nodalité se présente déjà comme une façon de déjouer l’emprise des binarismes.
Enlacements
L’inconnu se love au bout de ton nu
Le nu se love au bout de mon inconnu
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