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TOPE-LÀ
Marie-Claude Thomas
La culture en tant que distincte de la société, ça n’existe pas !
La culture, c’est justement ça d’ancien, n’est-ce pas, que nous
n’avons plus sur le dos que comme une vermine… parce que
nous ne savons pas qu’en faire sinon nous en épouiller. Moi, je
vous conseille de la garder ! parce que ça chatouille, qu’ça
réveille ! Ça réveillera vos sentiments qui tendent plutôt à
devenir abrutis, sous l’influence des circonstances ambiantes,
c’est-à-dire de ce que les autres, qui viendront après,
appelleront « votre culture », à vous !…
Jacques Lacan1.
Toper – consentir à jouer autant que met en jeu l’autre (Émile Littré) – fut immédiat. D’autant que la partie proposée par Jean Allouch : « Jacques Lacan et le savoir du français » le 20 décembre 2013 tapait juste dans une mienne intuition/conviction non articulée. J’étais devancée2, je n’étais plus libre !
Pour saisir l’enjeu de ce « Tope-là », je dois remonter dans le temps.
C’était après mai 68, nous lisions, quelques étudiants de la fac de Tours, les Écrits de Lacan avec un professeur de Littérature comparée. Cette petite assemblée découvrait non pas la psychanalyse, mais cette psychanalyse-là… j’en étais proprement interloquée ; j’y trouvais, dans cette écriture, une sorte de folie, une passion, une folie de langue, et me disais qu’un homme ainsi écrivant ne pouvait pas ne pas entendre la mienne !
De sorte qu’un jour de février 1971, d’une petite cabine téléphonique en bois verni de la Poste de Tours, je pris rendez-vous…
Si j’évoque ce moment, décisif, de ma vie, c’est que le 20 décembre 2013 s’est produit quelque chose d’analogue : ce que Jean Allouch proposait à l’école, une de ses nombreuses propositions, « Jacques Lacan et le savoir du français » a percuté ce que j’avais confusément appréhendé dans mes jeunes années ! Je me souviens, dès le lendemain de ce 20 décembre 2013, j’ai téléphoné à Jean Allouch qui me dit… de m’adresser au directeur de l’elp, José Attal : c’était un projet d’école, ni d’un tel, ni d’une telle.
Après l’annonce aux membres de l’elp, de nombreux partants, des deux continents ; depuis, avec quelques-uns, nous avons lu les séminaires de Lacan, certains écrits, et ramassé les passages pertinents. L’Atelier SdF comme nous le nommons, constitué maintenant de sept, en est actuellement à la phase de mise en forme – mise en forme réglée par le souci de montrer comment Lacan trouve dans la langue française, d’autres aussi, un recours, un appui dans l’élaboration de son discours.
Aujourd’hui, ce sera un bref compte rendu, un survol, des quelques douze années de travail en atelier – un compte rendu à l’école : et de notre dû, précis, à Jean Allouch, et de notre devoir à l’égard de Lacan et de l’analyse ; « dette », « devoir », « dispositif de l’atelier », ce qui ne rend pas libre, pourraient pourtant se concevoir comme étant une autre liberté, celle qu’évoquait à la suite d’Hölderlin Anne Garréta lors d’un colloque de l’elp, quelque chose comme « un maximum de contraintes, un maximum de libertés », au sens où l’activité et la production, la création pour dire le mot, font une liberté.
Je vais donc d’abord faire un résumé factuel de ces douze années. Puis, si j’en ai le temps, je vous présenterai rapidement un exemple, de ce savoir du français.
Historique et méthode
- Lecture d’un séminaire par une ou deux personnes : elles notaient les passages qui semblaient relever du « savoir du français » ; ensuite, au cours de la réunion mensuelle (qui deviendra bimensuelle), mise en commun des items relevés qui étaient, ou non, validés. Les items validés ont constitué une première liste. Vous imaginez aisément le temps, long, de cette première phase ! Pendant le Covid, nous correspondions par mail et il a été surprenant de s’apercevoir que chacune de notre côté avions quasiment le même avis sur les items…
- Puis, deuxième tour de lecture des items récoltés – occasion d’écrémage –, qui a été une première tentative de classement. De mon point de vue, ce classement n’était pas satisfaisant parce que les « rubriques » ou « balises » qui regroupent des catégories d’items ont été faites selon des critères, je dirai, en extériorité, en surplomb par rapport justement au « savoir du français » tel qu’il sert au discours analytique. J’explique : on caractérisait les items selon des critères comme, par exemple les figures de style dont les calembours et leur formation par analogie, paronymie, homophonie…, ou bien comme l’étymologie, les pronoms personnels, les négations; ou bien des séries comme, par exemple « homme/humain » et ses dérivés, série « être-avoir ». Bref quatre pages de balises/rubriques qui nous ont toutefois aidées à s’y retrouver dans la masse des items !
- Actuellement, est reprise de plus près la Proposition de Jean Allouch : en groupant ce qui de et dans la langue française, « savoir du français » donc, « aura été un appui, une occasion ponctuelle de rebondissement du discours de Lacan ». Par exemple, pour grouper les négations, nous mettons au second plan la valeur adverbiale que lui confère la grammaire au profit de ce à quoi elle sert dans le discours de Lacan, et cela par le biais d’un titre que nous prenons dans le texte de Lacan par exemple pour la négation : « Les subtilités de la négation, en français », « Modes majeurs de la manifestation du sujet ». Ce titre est une citation.
- Ce qui est important à préciser, c’est qu’il n’y aura dans l’ouvrage, s’il voit le jour, aucun comment-taire, ni explicitation, quelques notes tout au plus.
Par ailleurs, les items de chaque chapitre sont classés par ordre chronologique. Par exemple les déclinaisons de « Wo Es war, soll Ich werden » et de « Cogito, ergo sum », sont rassemblées sous le titre encore incomplet : « Pensêtre s’empêtre » et montrent les différentes écritures que Lacan en a faites au fur et à mesure des séminaires, notamment pour traiter ce qu’il en est de la notion d’ « être » en philosophie, le « m’être », à l’aune de l’ « être du sujet », etc.
Le reste, dit « boutade sans suite » par Jean Allouch, est actuellement recueilli sous des rubriques comme « Lacan critique » ou « Lacan persifleur » et d’autres….
Exemple
Il est pris dans la séance du 13 février 1973 du séminaire Encore ; il s’agit, je cite, de « l’équivoque entre faillir et falloir » que Lacan avait déjà évoquée pour faire saisir – l’un des nombreux recours qu’il reçoit de la langue française – ce que lui entend de l’amplitude qu’il propose à « sujet de l’inconscient », précisément ici la jouissance (« sujet de l’inconscient », expression qui provoque autant de malentendus que de grimaces).
À propos de quoi Lacan amène-t-il cette équivoque ce jour-là ? Il est en train d’avancer du côté de la « jouissance de l’Autre », ainsi nommée à la première séance du séminaire, le 21 novembre 1972, vers ce qui nomme ici une « autre jouissance » – autre que la jouissance phallique.
Comme il est hors de question de faire un commentaire, ni maintenant, ni dans l’ouvrage, comme je l’ai dit, après vous avoir lu le passage où se trouve l’équivoque « faillir/falloir », je tirerai quelques fils du contexte pour que vous saisissiez, peut-être, la complexité du nœud des trois fo : « il faut » de faillir, « il faut » de falloir et faux, f.a.u.x.
On sait à quoi ils [les vieux mots] servent : à ce qu’il y ait la jouissance qu’il faut, si vous me suivez jusqu’à présent ; à ceci près que, grâce à quelque chose que, je peux tout de même pas toujours tout réévoquer, hein, de ce que j’aie mis d’accent sur l’équivoque entre faillir et falloir, ceci nous mène… à ce qu’il y ait la jouissance qu’il faut, à la traduire : à ce qu’il y ait la jouissance qu’il ne faut pas.
[…]
Il est donc faux qu’il y en ait une autre, ce qui ne nous empêchera pas de jouer une fois de plus de l’équivoque et, à partir non pas de « faillir » mais de « faux », et de dire qu’il ne faudrait pas que ce soit celle-là, supposé qu’il y en ait une autre, mais justement il n’y en a pas et, du même coup, ce n’est pas parce qu’il n’y en a pas et que c’est de ça que dépend le « il ne faudrait pas », pour que le couperet n’en tombe pas moins sur « celle-là » qui n’est pas l’autre, celle dont nous sommes partis. Il faut que « celle-là » soit faute, entendez-le « culpabilité », et faute de l’autre, de celle qui n’est pas.
On la refoule ladite jouissance, parce qu’il ne convient pas qu’elle soit dite. Et ceci pour la raison justement que le dire n’en peut être que ceci : comme jouissance elle ne convient pas. Ce que j’ai déjà avancé tout à l’heure par ce biais qu’elle n’est pas celle qu’il faut, qu’elle est celle qu’il ne faut pas3.
J’arrête ici la citation qui donne un peu le vertige. Sur quoi s’appuie Lacan ? Voyons les fils :
Lacan nous donne un indice en parlant « des vieux mots » qu’il évoque juste avant la citation, et cela à propos de l’utilitarisme de Jeremy Bentham :
Je leur ai expliqué ce que c’était que l’utilitarisme au niveau de Bentham […] l’utilitarisme, ça ne veut rien dire d’autre que ça : c’est que les vieux mots, ceux qui servent déjà, eh bien, c’est à quoi ils servent qu’il faut penser, rien de plus, et ne pas s’étonner du résultat quand on s’en sert.
Là, Lacan joue sur du velours, si je puis dire, puisque l’étymologie de « faillir » et de « falloir » vient du vieux temps latin classique du même verbe fallere, « tromper ».
° Le verbe « falloir », du latin fallere donc, a le sens étymologique de « manquer » ou « faillir » (« peu s’en faut que ») a signifié « faire besoin ». Ainsi, « J’ai le cheval qu’il vous faut » est à la fois « le cheval qui vous manque » et « le cheval dont vous avez besoin ». Donc, à partir de cette tournure passive : « il faut », ce verbe a fini par exprimer le besoin, la nécessité, l’obligation (« Et il plus a, et plus li faut » au xve siècle). « Il faut que » signifie donc aujourd’hui « Il est inévitable que », « Il est nécessaire que » ou d’autres expressions équivalentes.
°Le verbe « faillir », lui, vient du latin vulgaire fallire, dérivé de fallere, et signifie « tromper », et plus tard « faire défaut », « manquer à », « échouer », « faire une faute », enfin au xve siècle « être sur le point de » : « J’ai failli tomber4 ».
C’est donc sur ce nœud de fallere qui prend ces deux sens au cours de l’histoire de la langue et de falsus qui lui aussi vient de fallere qu’équivoque Lacan : il prend appui sur le savoir de la langue pour dire quelque chose de l’autre jouissance, EN MÊME TEMPS qu’il utilise les modalités du nécessaire et de l’impossible. Et la négation.
Note
Il y a 4 cas d’homophonie entre les verbes faillir et falloir à la troisième personne du singulier en comptant les formes désuètes du verbe faillir, « les vieux mots » de Lacan, ici en italiques5 :
Faillir
indicatif présent : il faut
indicatif futur simple : il faudra (désuet) ; il faillira (en usage)
subjonctif présent : qu’il faille
conditionnel présent : il faudrait (désuet) (il faillirait)
Falloir
indicatif présent : il faut
indicatif futur simple : il faudra
subjonctif présent : qu’il faille
conditionnel présent : il faudrait
Dans les expressions : il s’en faut de beaucoup, tant s’en faut, peu s’en faut, la forme faut vient, non de falloir, mais de faillir, au sens de manquer, faire défaut6.
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