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Foucault Féérie

Guy Casadamont

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Foucault Féérie[1]

Guy Casadamont

[…] je dirai que l’écriture pour moi est liée à la mort.

Michel Foucault[2]

Car pour nous… quand je dis nous je vous dis vous et moi, Michel Foucault, qui nous intéressons au rapport des mots et des choses, car en fin de compte il ne s’agit que de ça dans la psychanalyse, nous voyons bien tout de suite aussi que ce sujet scopique intéresse éminemment la fonction du signe.

Jacques Lacan[3]

Ce cri du cœur, le plus bref, trouvé sous la plume de l’économiste Claude Ménard : « Foucault, c’est un style[4]. » Déplions : le style touche à l’être de Foucault. Pour justifier pour commencer, le titre avancé pour cette discussion : « Foucault féérie », retrouvons ces propos de Gilles Deleuze : « Je vais vous dire : que Foucault existe, avec cette personnalité si forte et si mystérieuse, qu’il ait écrit de si beaux livres, avec un tel style, je n’en ai jamais éprouvé que de la joie[5]. »

D’emblée, de ce style cette illustration dans un contexte politique particulièrement explosif : en décembre 1971, à la maison centrale de Toul[6], des détenus se révoltent contre leurs conditions de détention et probablement aussi contre de mauvais traitements (pour ceux-ci ce que Foucault, plus tard, dans un autre contexte, a pu appeler « la prime de plaisir » – fort proche du « plus-de-jouir » de Lacan). Édith Rose, psychiatre exerçant dans cette prison, rédige un rapport sur la situation carcérale qu’elle adresse au président de la République, au garde des Sceaux, à l’inspection des services pénitentiaires et à la presse. Un prêtre, s’adressant à elle, lui dit à plusieurs reprises : « C’est très grave, madame, pour un médecin de jurer quand on n’a pas vu. » Dernière phrase de l’article de Foucault publié dans Le Nouvel Observateur :

J’ai prié le Dr Rose de demander à ce révérend père, s’il avait vu, de ses yeux vu, l’homme pieds et mains cloués, entre les deux larrons[7].

Force de frappe ajustée. Samouraï[8] ?

L’un des mérites de l’essai de Guy Le Gaufey est notamment de relancer les dés sur cet impressionnant corpus foucaldien, composé de milliers de pages. La féérie Foucault c’est aussi que sa lecture vaut comme un exercice thérapeutique — elle rend joyeux et donc elle vitalise. C’est là, incontestablement, un effet de style. Le style, entre stylet et stylo…

Pour la discussion d’aujourd’hui, le style réside, – c’est son lieu – dans cette très simple règle de trois mises en avant par G. Le Gaufey et jusque-là jamais énoncée par quiconque. Un « pari » est pris dans cet essai, à partir de ce constat réitéré dit de « la règle de trois », soit ces nombreuses phrases, formulées, accentuées, dépliées d’un trois sous la plume de Foucault. De ce « pari », — nous sommes dans le voisinage de Pascal — nous retardons l’énoncé que nous essaierons de reformuler.

D’un « trois » chez Foucault ?

La page 36 de cet essai présente de multiples exemples de ce trois stylistique, retenons en trois. Le premier de cette page est aussi d’une grande portée, il y aura donc à y revenir. C’est l’ouverture de la Leçon inaugurale au Collège de France L’Ordre du discours :

Dans le discours qu’aujourd’hui je dois tenir, et dans ceux qu’il me faudra tenir ici pendant des années peut-être, j’aurais voulu me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j’aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m’aurait suffi alors d’enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu’on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m’avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens[9].

Cet essai y repère ce « trois » : « Il m’aurait suffi alors d’enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger […] dans ses interstices. » Deuxième exemple compté trois : « Le langage est plutôt chose opaque, mystérieuse, refermée sur elle-même[10] ». Si cette phrase est restituée sans coupure, elle donne ceci :

Il [le langage] est plutôt chose opaque, mystérieuse, refermée sur elle-même, masse fragmentée et de point en point énigmatique, qui se mêle ici ou là aux figures du monde, et s’enchevêtre à elles : tant et si bien que, toutes ensembles, elles forment un réseau de marques où chacune peut jouer, et joue en effet, par rapport à toutes les autres, le rôle de contenu ou de signe, de secret ou d’indication.

Cette phrase présente plus qu’un « trois », puisqu’elle présente un premier « cinq », puis un « quatre ». C’est aussi celle qui à elle seule, est susceptible de porter l’une des thèses des Mots et les Choses pivot dans l’essai de G. Le Gaufey.

Troisième exemple de « trois » sur la notion « d’œuvre » : « L’œuvre ne peut être considérée ni comme une unité immédiate, ni comme une unité certaine, ni comme une unité homogène[11] » G. Le Gaufey écrit :

De quoi qu’il soit fait — énumération réduite à son minimum ou valse à trois temps pour entraîner avec lui le lecteur — le trois de Foucault est toujours linéaire : je dis (un), je me reprends (deux), et à la fin de l’envoi (trois) je touche[12].

Autant avancer que Foucault est un escrimeur, une fine pointe. On peut ici d’autant plus songer au Nietzsche du Crépuscule des Idoles ou comment philosopher à coups de marteau [1888] que dans son Nietzsche, l’historien de la philosophie Alexis Philonenko fait cette remarque : « […] n’oublions pas […] que les bijoutiers se servent aussi de marteaux, de très petits marteaux[13] ».

Pluralité de plis de ce « trois » :

Avec le trois, l’affirmation reste une affirmation, mais elle tâte le terrain, comme on avance parfois un pied dans l’eau (« un code sévère, restrictif, répressif[14] »), parfois comme à la recherche du mot juste (« C’est un travail de soi sur soi, une élaboration de soi sur soi, une transformation progressive de soi sur soi dont on est soi-même responsable[15] »).

Si cette élaboration aux fins de transformation de soi passe par un autre, on est possiblement au champ freudien[16].

La question expresse de l’éditeur

Sur la quatrième de couverture de La règle de trois foucaldienne, faisant signe au lecteur potentiel, l’éditeur pose cette question :

Le goût foucaldien pour un trois stylistique, aussi discret qu’insistant, serait-il le ressort de l’énoncé négatif qui vient clore Les Mots et les Choses sur l’incommensurabilité de l’“être de l’homme” et de l’“être du langage ?”

Quel est donc cet énoncé négatif extrait de l’avant-dernier chapitre des Mots et les Choses (mai 1966)[17] ? « L’homme et ses doubles », paragraphe VII. « Le discours et l’être de l’homme ». Le voici :

C’est peut-être là [que s’enracine] le choix philosophique le plus important de notre époque. Choix qui ne peut se faire que dans l’épreuve même d’une réflexion future. Car rien ne peut nous dire à l’avance de quel côté la voie est ouverte. La seule chose que nous sachions pour l’instant en toute certitude, c’est que jamais dans la culture occidentale l’être de l’homme et l’être du langage n’ont pu coexister et s’articuler l’un sur l’autre[18].

Cet essai écrit « l’un à l’autre », là où Foucault écrit « l’un sur l’autre »[19], la page 64 donnant un large écho citationnel à cette phrase, l’on compte six prépositions « à » au lieu et place de « sur ». Cette citation est aussi la dernière phrase de cet essai, c’est là indiquer son importance, (avec « à » toujours substitué à « sur »). Quoi qu’il en soit de cette substitution prépositionnelle, l’énoncé négatif de Foucault est ce « n’ont pu ». Négation, dans sa puissance d’affirmation. Lacan aurait pu faire sienne cette négation foucaldienne. Pour Foucault comme pour Lacan, les mots ne rejoignent pas les choses.

Par un léger déplacement eu égard à la question formulée par l’éditeur citée plus haut, le pari de cet essai pourrait s’énoncer en ces termes : Le(s) triplet(s) de Foucault auraient vocation — appui pris d’une essentielle négation[20] — à montrer non seulement l’incommensurabilité de l’être de l’homme et de l’être du langage, mais aussi la proximité d’un « étrange rapport » chez Foucault avec ce qui chez Lacan s’est appelé le non-rapport sexuel[21]. On aura noté que cette formulation élargit la question expresse de l’éditeur, c’est que dans cet essai, Lacan est en lice dans cette partie.

D’où les pages sur ce trait de la proximité Foucault/Lacan spécialement réjouissantes. À l’occasion d’une Journée d’études marquant les trente ans du cours de Foucault Subjectivité et vérité, Jean Allouch lisant Foucault lisant Artémidore attrape au vol une fin de phrase du cours du 28 janvier 1981 dont il fait son miel et titre : « La scène sexuelle est à un seul personnage[22]. » Comme un abord, loupe en main, de la problématique lacanienne selon quoi le sexuel ne fait pas rapport entre amants.

« La pensée du dehors »

Bien avant la question expresse de l’éditeur, G. Le Gaufey attire l’attention du lecteur sur « une affirmation clé (dont on appréciera plus loin, l’impact)[23] », annonce-t-il. Cette affirmation clé est une affirmation restrictive, la voici : « L’être du langage n’apparaît pour lui-même que dans la disparition du sujet. Comment avoir accès, poursuit Foucault, à cet étrange rapport ?[24] ». Ici changement de site, cet essai a quitté Les Mots et les Choses pour « La pensée du dehors » soit l’hommage de Foucault à Maurice Blanchot publié un mois après Les Mots et les Choses. Étude citée dans cet essai, sinon tardivement, du moins assez loin. Lisons :

En cette année 1966, cette « pensée du dehors » lui vient comme bague au doigt, pour autant qu’elle vaudrait mise en acte de ce mystère qui l’amenait à postuler la « disparition du sujet » dans l’avènement de l’« être du langage »[25].

Ce « mystère » Foucault le dit en bien des termes, cette même année 1966 dans un entretien de juin pas sans saluer Lacan, quoique discrètement et ce d’une seule formule :

« Où “ça parle”, l’homme n’existe plus[26]. »

Ce que nous lisons d’abord de cette façon : le langage dans son impersonnalité fait disparaitre la figure de l’homme. Mais il y a plus car on peut lire une telle annonce comme relevant d’une politique sexuelle non déclarée. En effet si « l’homme (Homo sapiens) n’existe plus », il n’y a plus la possibilité dans la langue de stigmatiser ce que fabriquent leszom(m)es entre eux dans leurs relations de même sexe (homosexus[27]) ; tour de force de… l’homophonie. Dit autrement, là où la catégorie culturelle d’homme disparaît, l’homosexualité n’est plus incriminable côté hommes.

L’essai reprend pour les citer les premières lignes du chapitre 2 de La Pensée du dehors[28], chapitre qui porte pour titre : « L’expérience du dehors » :

La percée vers un langage d’où le sujet est exclu, la mise au jour d’une incompatibilité sans recours entre l’apparition du langage en son être et la conscience de soi en son identité, c’est aujourd’hui une expérience qui s’annonce en des points bien différents de la culture : dans le seul geste d’écrire[29] comme dans les tentatives pour formaliser le langage, dans l’étude des mythes et dans la psychanalyse [lire ici Lacan], dans la recherche aussi de ce Logos qui forme comme le lieu de naissance de toute la raison occidentale. Voilà que nous nous trouvons devant une béance qui longtemps nous est demeurée invisible : l’être du langage n’apparaît pour lui-même que dans la disparition du sujet[30].

De quoi s’agit-il dans cette « percée vers un langage d’où le sujet est exclu » ? De l’effet de souffle du langage sur un sujet qui se voudrait originaire, souverain, fondateur.

Vient sous le stylet de Foucault une quasi-définition, étincelante, de « la pensée du dehors » blanchotienne :

Peut-être par une forme de pensée dont la culture occidentale a esquissé dans ses marges la possibilité encore incertaine. Cette pensée qui se tient hors de toute subjectivité[31] pour en faire surgir comme de l’extérieur les limites, en énoncer la fin, en faire scintiller la dispersion et n’en recueillir que l’invincible absence, et qui en même temps se tient au seuil de toute positivité, non pas tant pour en saisir le fondement ou la justification, mais pour retrouver l’espace où elle se déploie, le vide qui lui sert de lieu, la distance dans laquelle elle se constitue et où s’esquivent dès qu’on y porte le regard ses certitudes immédiates, — cette pensée, par rapport à l’intériorité de notre réflexion philosophique et par rapport à la positivité de notre savoir, constitue ce qu’on pourrait appeler d’un mot « la pensée du dehors »[32].

Foucault avance alors une clef :

Il faudra bien un jour essayer de définir les formes et les catégories fondamentales de cette « pensée du dehors ». Il faudra aussi s’efforcer de retrouver son cheminement, de chercher d’où elle nous vient et dans quelle direction elle va. On peut bien supposer qu’elle est née de cette pensée mystique qui, depuis les textes du Pseudo-Denys, a rôdé aux confins du christianisme : peut-être s’est-elle maintenue, pendant un millénaire ou presque, sous les formes d’une théologie négative[33].

À quoi il ajoute cependant : « Encore n’y-a-t-il rien de moins sûr »… Au passage, ce qui vient à l’esprit c’est que « dehors » c’est deux hors d’eux-mêmes. Deux amants divisés en eux-mêmes, cela peut se compter quatre.

Vingt ans plus tard, Maurice Blanchot s’invite dans la discussion.

Apostrophé, Blanchot adresse un signe — posthume — à Foucault et lui répond d’une façon assez directe, sur cette mention des « formes d’une théologie négative » dans son petit livre Michel Foucault tel que je l’imagine.

Lisez et relisez L’Archéologie du savoir (titre par lui-même dangereux puisqu’il évoque ce dont il faut se détourner, le logos de l’archè ou la parole de l’origine), et vous serez surpris d’y retrouver bien des formules de la théologie négative, Foucault mettant tout son talent à décrire en phrases sublimes ce qu’il rejette : « ce n’est pas…, ce n’est pas non plus…, ce n’est pas davantage…, » […][34].

Remarquable « trois » pour notre propos attribué par Blanchot à Foucault, un « trois » fait de trois négations Et là, nous bifurquons d’avec l’essai que nous étudions et ce sans opposition — une opposition est un rapport — en avançant à notre tour que le texte de Foucault sur Blanchot est un texte… mystique…[35] Et c’est de ce lieu que Blanchot lui retourne son compliment vingt ans plus tard puisque c’est bien d’un compliment dont il s’agit entre eux. La clef prêtée par Foucault (avec réserve et élégance) à Blanchot lui a été retournée par celui-ci (sans réserve et pas moins d’élégance). Dans « Apophatisme et théologie négative » Pierre Hadot note « […] c’est l’expérience mystique qui fonde la théologie négative et non l’inverse[36] ». Expérience mystique sans transcendance pour Blanchot, Foucault, Hadot. Parvenu à la page 449 de l’ouvrage L’Amour Lacan son lecteur est invité à lire que cette figure inédite de l’amour relève d’une mystique sans transcendance[37].

Survient Raymond Roussel…[38]

Dont l’essai de G. Le Gaufey ne fait pas cas. Livre sans sous-titre, — hors genre ? ou dont le genre ne peut pas être dévoilé sans compromettre l’entreprise. L’un des lecteurs les plus attentifs de ce livre, Pierre Macherey n’écrit pas moins ceci dans le Cahier de L’Herne consacré à Foucault : « Le mystère qui entoure ce livre un peu fou, unique parmi les uniques, est peut-être encore plus unique que les autres, […][39] ». Le Raymond Roussel est un chemin pavé d’éclats mystiques.

Revenons sur l’ouverture de la leçon inaugurale au Collège de France, prononcée le 2 décembre 1970 devant l’assemblée des professeurs, pour la chaire nouvellement dénommée « histoire des systèmes de pensée », Foucault fait ce qui s’apparente à une déclaration :

Dans le discours qu’aujourd’hui je dois tenir, et dans ceux qu’il me faudra tenir ici pendant des années peut-être, j’aurais voulu me glisser subrepticement. Plutôt que de prendre la parole, j’aurais voulu être enveloppé par elle, et porté bien au-delà de tout commencement possible. J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m’aurait suffi alors d’enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu’on y prenne bien garde, dans ses interstices, comme si elle m’avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens[40].

Foucault se glissant subrepticement dans le discours qu’il a à tenir se logeant dans une voix sans nom, dans ses interstices, porté par elle, voix qui est accueillie en tant qu’elle n’est pas sienne, porté par elle… Est-on encore au Collège de France ?

À la suite, Foucault dit alors son abord du sujet dans le sillage de La Pensée du dehors :

De commencement, il n’y en aurait donc pas ; et au lieu d’être celui dont vient le discours, je serais plutôt au hasard de son déroulement, une mince lacune, le point de sa disparition possible[41].

Pas d’origine, le danger pointé plus haut par Blanchot est écarté, Foucault, fine lame, et pas moins mince lacune disparaissant, on est là, à nouveau, dans un chant mystique ; à bas bruit ? Peut-être pas toujours :

Tendre l’oreille vers la voix argentée des sirènes, se retourner vers le visage interdit qui déjà s’est dérobé, ce n’est pas seulement franchir la loi pour affronter la mort, ce n’est pas seulement abandonner le monde et la distraction de l’apparence, c’est sentir soudain croître en soi le désert à l’autre bout duquel (mais cette distance sans mesure est aussi mince qu’une ligne) miroite un langage sans sujet assignable, un loi sans dieu, un pronom personnel sans personnage, un visage sans expression et sans yeux, un autre qui est le même[42].

De commentaire s’abstenir.

« Un peu fou » notait P. Macherey à propos du Roussel. Avec Roussel, Foucault convoque aussi Artaud :

C’est de ce vide aussi [le creux central que jamais rien ne viendra combler] qu’Artaud voulait s’approcher, dans son œuvre, mais dont il ne cessait d’être écarté : écarté par lui de son œuvre, mais aussi de lui par son œuvre ; et vers une ruine médullaire, il lançait sans cesse son langage, creusant une œuvre qui est une absence d’œuvre. Ce vide pour Roussel, c’est paradoxalement le soleil : un soleil qui est là mais ne peut être rejoint ; qui brille mais dont tous les rayons sont recueillis dans sa sphère ; qui éblouit mais que le regard peut traverser ; au fond de ce soleil montent les mots, mais ces mots le recouvrent et le cachent ; et il est double, et deux fois double puisqu’il est son propre miroir, et son envers nocturne.

— Mais que peut être ce creux solaire, sinon la négation de la folie par l’œuvre ? Et de l’œuvre par la folie ? Leur mutuelle exclusion et sur [un] mode bien plus radical que le jeu admis par vous [Janet] à l’intérieur d’une expérience unique [la maladie][43] ?

Assurément, délicate problématisation chez Foucault que celle de cette « mutuelle exclusion » de la folie et de l’œuvre sur laquelle il est revenu à maints endroits de son parcours. Son départ est pris du suicide de Jacques Martin, ami de Louis Althusser qui lui dédiera son Pour Marx (1963) et de Michel Foucault, amitiés qui naquirent à l’École normale supérieure ; J. Martin s’était lui-même nommé « le philosophe sans œuvre[44] ».

Énigme

Nous l’avons indiqué plus haut, cet essai de G. Le Gaufey se clôt en citant à nouveau la formulation foucaldienne des Mots et les Choses sur l’absence de commune mesure entre « l’être de l’homme » et « l’être du langage », citation[45] pivot de cet essai qui montrerait des « trois » subsumant cette incommensurabilité.

Extraire une ligne d’un ouvrage de quatre-cents pages pour parier d’un trait transversal de grande portée n’est pas seulement audacieux du point de vue de la méthode, c’est aussi en tant que tel irréprochable. Ainsi du pari du triplet. Qu’il s’agisse de la question expresse de l’éditeur portée en quatrième de couverture ou de notre reformulation quelque peu élargie du pari effectivement avancé, nous n’avons pas lu dans cet essai le mouvement qui, parti de la sélection des triplets dans leur énonciation d’ailleurs plus souvent positive que négative, aurait même discrètement renvoyé à cette incommensurabilité entre les mots et les choses. Qu’à l’occasion de cette étude, soit redite la proximité Foucault/Lacan n’en est pas moins réjouissant. Reste toutefois une énigme, qu’est-ce qui aura incliné Guy Le Gaufey à faire fond sur la promotion d’un « trois » chez Foucault ?


  1. Texte repris d’un exposé à propos du livre de Guy Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, Paris, Epel, 2022, à l’Elp, Paris, le samedi 30 septembre 2023.
  2. Michel Foucault, Le beau danger, [titre de l’éditeur], Paris, Éditions de l’EHESS, 2011, p. 36.
  3. Jacques Lacan, « Séance du 18 mai 1966 », séminaire L’Objet de la psychanalyse, version Staferla, p. 254.
  4. Claude Ménard, « L’autre et son double », L. Giard (dir.), Michel Foucault. Lire l’œuvre, Grenoble, Éditions Jérôme Million, 1992, p. 138.
  5. Gilles Deleuze, Pourparlers, 1972-1990, Paris, Éditions de Minuit, 1990, p. 117 ; tous les soulignements à venir au fil du texte sont de notre initiative, ils ne seront donc plus signalés.
  6. Comité vérité Toul, La révolte de la centrale Ney, 5/13 décembre 1971, Paris, Gallimard, 1973.
  7. Michel Foucault, « Texte 99 : Le discours de Toul », Dits et écrits II, Paris, Gallimard, 1994, p. 238.
  8. Trait du sociologue Jean-Claude Passeron rapporté par Paul Veyne, Foucault, Sa pensée, sa personne, Paris, Albin Michel, 2008, p. 69-70.
  9. Michel Foucault, L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 7.
  10. Michel Foucault, Les Mots et les Choses, Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966, p. 49 ; G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit., p. 36. Ce « triplet » est fait de quatre termes : « masse fragmentée ».
  11. Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 38 [sic, p. 36] ; G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit., p. 36.
  12. G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op.cit., p. 55.
  13. Alexis Philonenko, Nietzsche, Le rire et le tragique, Paris, Librairie Générale Française, 1995, p. 98.
  14. Michel Foucault, Histoire de la sexualité, 4, Les Aveux de la chair, Paris, Gallimard, 2018, p. 51.
  15. Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, Cours au Collège de France (1981-1982), Paris, Gallimard/Seuil, 2001, p. 17 ; G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit., p. 38.
  16. Jean Allouch, La psychanalyse est-elle un exercice spirituel ? Réponse à Michel Foucault, Paris, Epel, 2007.
  17. On n’est donc pas au moment de la clôture de cet ouvrage laquelle est confiée à l’éblouissant dernier chapitre, lequel après le rappel de l’annonce de la mort de Dieu (Nietzsche), annonce celle de la mort de son meurtrier : l’homme. Pour une déclaration contraire, la conférence du 29 octobre 1945 de Jean-Paul Sartre : L’existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, [1946] 1996.
  18. M. Foucault, Les Mots et les Choses, op. cit., p. 350 ; G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit., p. 64 ; nos italiques.
  19. Nos italiques.
  20. Celle extraite de M. Foucault, Les Mots et les Choses, op. cit., p. 350.
  21. Guy Le Gaufey, Hiatus sexualis, Du non-rapport sexuel selon Lacan, Paris, Epel, 2013.
  22. Jean Allouch, « La scène sexuelle est à un seul personnage », S. Boehringer et D. Lorenzini (dir.), Foucault, la sexualité, l’Antiquité, Paris, Kimé, 2016, p. 89-97 ; repris dans la revue Spy, Paris, Epel, 2016, p. 113-122.
  23. G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit. p. 45.
  24. Michel Foucault, « La pensée du dehors », revue Critique, n°229, 1966, p. 523-546 ; repris dans Michel Foucault, « Texte 38 : La pensée du dehors », Dits et écrits I, Paris, Gallimard, 1994, p. 521; G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit. p. 62.
  25. Id, p. 46.
  26. Michel Foucault, « L’homme est-il mort ? Entretien avec Claude Bonnefoy », Arts et Loisirs, n°38, 1966, p. 8-9 ; repris dans M. Foucault, « Texte 39 : L’homme est-il mort ? Entretien avec Claude Bonnefoy », Dits et écrits I, op. cit., p. 540-544. En mars 1967, Michel de Certeau titre : « Les sciences humaines et la mort de l’homme » : « Ce n’est pas de l’homme que Foucault annonce la fin, mais d’une conception de l’homme qui pensait avoir résolu par le positivisme des “sciences humaines” (ce “refus d’une pensée négative”) le problème toujours rémanent de la mort. » La mort est nommée ; ce qui n’est pas sans faire écho au premier exergue de notre exercice de lecture. De Certeau donne encore un autre titre à son texte : « Le noir soleil du langage. Michel Foucault », Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, 1986, p. 33. Dans un entretien de 1966, Foucault avance ceci : « […] Nietzsche nous a signifié pourtant depuis bientôt un siècle, que là où il y a signe, il ne peut y avoir l’homme, et que là où on fait parler les signes, il faut bien que l’homme se taise ». « Entretien avec R. Bellour », Les lettres françaises, n°1125, 1966, p. 3-4, repris dans M. Foucault, « Texte 34 : Les mots et les choses. Entretien avec R. Bellour », Dits et écrits I, op. cit., p. 503.
  27. Il est très remarquable que n’ait pas été publié dans les Dits et écrits l’entretien de Foucault publié dans Le Nouvel Observateur (n°1098, 22-28 novembre 1985, p. 54-55) sous le titre : « Mais que fabriquent donc les hommes ensemble ? ».
  28. Désormais citée dans sa publication sous forme de livre aux éditions Fata Morgana : Michel Foucault, La pensée du dehors, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, [1986] 2018.
  29. Ce dont s’approche l’étude de Yves Roussel, « Le mouvement d’écrire », L. Giard (dir.), Michel Foucault. Lire l’œuvre, op. cit., p. 97-110.
  30. M. Foucault, La pensée du dehors, op. cit., p. 15 ; G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit., p. 46.
  31. Id est « originaire, fondatrice, souveraine ».
  32. M. Foucault, La pensée du dehors, op. cit., p. 15-16. Blanchot avancera ce qu’il appellera une « proposition » laquelle implique « exactement ceci : qu’à l’homme tel qu’il est, tel qu’il sera, appartient un manque essentiel d’où lui vient ce droit de se mettre lui-même et toujours en question. » Ici note de bas de page interrogative de Blanchot : « “Appartient ?” Oui, si c’est un appartenir sans appartenance ; à nouveau, un rapport qui se soustrait à lui-même », dans Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, [1969] 1986, p. 305. Un rapport qui se soustrait à lui-même ? Proximité Blanchot/Lacan.
  33. M. Foucault, La pensée du dehors, op. cit., p. 16.
  34. Maurice Blanchot, Michel Foucault tel que je l’imagine, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 1986, p. 25-26. « Théologie négative », laquelle écrit Georges Bataille, citant Denys l’Aréopagite (Noms divins, I, 5) ne parle « de Dieu que par négation » ou selon Maître Eckart : « Dieu est néant », Georges Bataille, « L’expérience intérieure (1943) », La Somme athéologique I, Paris, Gallimard, [1954] 1973, p. 16.
  35. C’est la question que je posais à Philippe Chevalier lors d’une pause lors du colloque Foucault de janvier 2019 tenu à l’université Denis Diderot à propos des Aveux de la chair : « Seriez-vous d’accord pour considérer que le texte de Foucault sur Blanchot est un texte mystique ? » Réponse on ne peut plus simple : « Oui ».
  36. Pierre Hadot, « Apophatisme et théologie négative », P. Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Albin Michel, [1981 ; 1987] 2002, p. 251. Apophatisme du grec apophasis : négation.
  37. Jean Allouch, L’Amour Lacan, Paris, Epel, 2009, p. 449. Il écrit : « Si Freud fut trop père, que fut donc Lacan ? Que fut-il trop ? » Réponse : « libre », ibid. Guy Casadamont, « Pousser l’amour jusqu’à son cœur mystique », É. Berrebi (dir.), Étant donné L’Amour Lacan, Paris, Epel, 2013, p. 101-109. Sur la proximité Allouch/ Foucault, cf. Jean Allouch, La psychanalyse : une érotologie de passage, Paris, Cahiers de l’Unebévue/Epel, spécialement la « Suite parisienne », 1998, p. 164-185. Guy Casadamont, « Allouch pas sans Foucault », revue Quid pro quo n°3, Epel, 2008, p. 3-18.
  38. Michel Foucault, Raymond Roussel, Paris, Gallimard, 1963 ; réédition dans la collection « Folio essais », avec une Présentation de Pierre Macherez, 1992.
  39. Pierre Macherey, « Avec Foucault avec Roussel », Cahier de L’Herne, n°95, 2011, p. 177.
  40. M. Foucault, L’Ordre du discours, op. cit., p. 7.
  41. Id, p. 7-8, nos italiques. S’agissant dudit sujet, G. Le Gaufey reconnaît ce double trait commun chez Foucault et chez Lacan : « Qu’en deçà de toute réflexivité et identité, il y ait à postuler un sujet acéphale et comme détaché de l’humain, voilà bien néanmoins ce dont Foucault et les averroïstes, toutes différences gardées, peuvent nous convaincre, en donnant sans même y penser quelques-unes de ses raisons à Lacan », G. Le Gaufey, C’est à quel sujet ?, Paris, Epel, 2009, p. 121-122, nos italiques. Avec la notion d’acéphalité, le nom de Georges Bataille et de la revue Acéphale qu’il anima (1936-1939) font retour discrètement (Paris, Éditions Jean-Michel Place, 1980).
  42. M. Foucault, La Pensée du dehors, op. cit., p. 48.
  43. M. Foucault, Raymond Roussel, op. cit., p. 207.
  44. « Réputé pour être un excellent germaniste, doté d’une intelligence fulgurante, le jeune normalien était cependant rongé [sic] par la folie. Il échoua à l’agrégation [de philosophie] et poussa pendant une petite vingtaine d’années son esprit malade et ses problèmes financiers jusqu’à se suicider en 1963 » écrit sans rire Jean-Baptiste Vuillerod dans La naissance de l’anti-hégélianisme. Louis Althusser et Michel Foucault, lecteurs de Hegel, Paris, ENS Éditions, 2022, p. 56. Ce qui vient à l’esprit — délirant ? — est bien plutôt que Jacques Martin aurait échoué là ou Michel Foucault a réussi.
  45. La seule chose que nous sachions pour l’instant en toute certitude, c’est que jamais dans la culture occidentale l’être de l’homme et l’être du langage n’ont pu coexister et s’articuler l’un à [sur] l’autre, M. Foucault, Les Mots et les choses, op. cit., p. 350 et G. Le Gaufey, La règle de trois foucaldienne, op. cit., p. 70. Foucault ajoute : « Leur incompatibilité a été un des traits fondamentaux de notre pensée. »

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