Written by 18h53 ARTICLES, REVUE N°4 : S’adresser à la liberté d’autrui

Une vitre qui protège

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Une vitre qui protège

Raquel Kader

Une lecture de Pas ici pas maintenant1 pourrait bien être décrite comme une rencontre imaginée avec la mère :

Maintenant, sur la photographie qui nous arrête, moi je pourrais descendre à cet arrêt. Je viendrais à ta rencontre en traversant la rue. Pour nous, il pourrait y avoir encore une suite. Je viendrais te donner le bras. Que ferions-nous ? Nous comprendrions. Bras dessus, bras dessous nous comprendrions toute notre vie2.

On pourrait dire qu’il s’agit d’une photographie que l’auteur semble presque fabriquer pour créer un espace-temps qui n’est pas, ni ici ni maintenant. Une photographie qui serait « grille », « fenêtre » ou « larmes aux yeux », comme il l’écrit. Où le fils pourrait-il regarder ou peut-être, se voir lui-même  : « L’étranger dont le profil s’est stylisé entre la vitre d’une maternité, qui sépare le nouveau-né de sa mère, et celle d’un autobus3 », où elle ne le reconnaîtrait pas. De Luca, avec subtilité, fait une comparaison avec ce qui se passe dans certains tableaux où les yeux semblent suivre le spectateur en fonction du lieu où il se place. À travers cette vitre, on pourrait se regarder et en même temps, on pourrait avoir l’impression d’être regardé.

Il décrit la scène suivante : « La chaise s’est faite dure et une vitre nous sépare, une vitre d’autobus. Moi, je suis assis à l’intérieur, je suis tourné vers la fenêtre et toi tu me regardes4 ». Elle, la mère, n’est pas là certainement, cependant, il joue avec le temps, qui n’existe pas, ou qui existe de manière non linéaire pour rendre compte de la scène : « Tu ne me reconnais pas. Je suis un homme entré dans la soixantaine et toi, tu as la moitié de mon âge5 »

L’écriture lui permet une autre vision de la réalité pour se demander, pourquoi on ne se reconnaîtrait pas ? De Luca montre que si on bouge constamment, on impose un sens, une direction. Il s’agit de laisser le temps, l’espace s’écouler ; on peut se laisser « emporter par la chimère » et le temps peut aussi s’arrêter : « Ceux qui s’arrêtent se rencontrent, même une maman jeune et un fils vieux. Le temps est semblable aux nuages6 il change les poses, mélange les formes7 ».

Sur une photographie, il y a une espèce d’immobilité qui se produit aussi, une forme d’étrangeté qui laisse place au dire, à supposer qu’elle serait au courant de la vie de son fils : « le moment arrive où une mère va vers le fil de son fils…et ne le reconnaît pas. Elle va comme à travers champs, effleurant de ses doigts l’herbe haute8 », en croyant qu’elle connaît ce petit être auquel elle a donné un nom lorsqu’elle l’a mis au monde, sans savoir ce qui va lui arriver.

À certains moments du texte, il revient sur cette image pour s’expliquer ce qu´il lui arrive, en montrant un passé qui se mêle au présent : « le passé me revient en mémoire avec une apparence d’intégralité, par un besoin d’appartenance à quelque chose, qui ce soir me pousse vers toi, vers une provenance9 ». Parallèlement, l’auteur soutient qu’avec les souvenirs, rien n´est ce qu’il paraît, « beaucoup de souvenirs ne constituent pas un passé », de nombreux détails ne constitueraient pas non plus un souvenir.

La place occupée par la mère est à la fois proche et lointaine ; elle est présence et absence. La place qu’elle occupe permettrait à l’auteur, d’une certaine manière, de se voir lui-même se déployer dans le temps. Il s’agit des réminiscences, des fragments de mémoire disparus dans le temps…

Eux, mère et fils, se rejoindraient dans cet espace photographique créé par l’auteur, où le temps ne coïncide pas ou ne semble pas coïncider, une sorte de voyage de vie. Arrivant au terme de la lecture, l’espace où ils semblent effectivement coïncider, c’est le moment de la naissance ou le moment de la mort :

Une seule fois nos temps coïncidèrent, ce fut lorsque je naquis, rejeté hors de ton sac. Tu me vis, moi qui étais aveugle. C’est l’heure opposée, toi tu ne me vois pas, moi si. Il y a une vitre et tu ne peux m’écouter même si je crie. Il y a une vitre qui te protège, il y a une vitre dans la mort de chacun10.

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