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Nous faut-il vraiment du nouveau en psychanalyse ? De maître en « transmaître »
Patricia Janody
Alors que je lui avais envoyé un petit texte en mai 2020, dans le second mois du confinement et à propos de ce qu’il en résultait pour nos pratiques, Jean Allouch a abondé dans le sens d’une remarque sur l’absence de progrès inhérent au champ analytique : des déplacements dans ses modalités, sans doute, mais certainement pas une logique de perfectionnement. J’aimerais reprendre ce point qui a continué à faire écho en moi, jusqu’à toucher au point délicat de la figure de maître en psychanalyse. Tel est l’hommage qu’on peut rendre à ceux qui sont morts et avec qui on a été lié : de laisser se poursuivre, se relancer, en pointillé, certaines des conversations, forcément inachevées, qui se sont tenues entre nous.
Précisons le lien en jeu : j’ai rencontré Jean Allouch comme éditeur (avec Guy Le Gaufey et Thierry Marchaisse, le fameux trio des éditions Epel), pour les quatre livres que j’ai eu l’honneur de publier depuis 2014 aux éditions, ainsi que pour la revue Les Nouveaux Cahiers pour la folie à raison d’un numéro par an. Soit dix années de relations éditoriales, durant lesquelles Jean n’est jamais intervenu sur le contenu des manuscrits. Il se « contentait » – les guillemets pour marquer ici la rigueur de l’éditeur, informée par la rigueur de l’analyste – il se « contentait » donc d’accueillir, chaleureusement, les textes que je proposais aux éditions Epel, chaque fois au terme d’un travail d’écriture qui avait déjà réclamé plusieurs temps lorsque venait celui de la publication – cette opération, ce passage, cette transmutation du texte écrit en autre chose.
La conversation que j’évoque a eu lieu dans d’autres circonstances, ne concernant donc pas un texte alors à publier. Le contexte était celui de la pandémie de Covid et du premier confinement, impliquant nombre de remaniements dans nos façons de vivre comme dans nos pratiques. Au bout du premier mois de confinement, un texte m’a été, en quelque sorte, commandé par l’« ici et maintenant » des séances qui avaient lieu par téléphone et sous l’égide d’une sensibilité accrue à la mortalité de ses protagonistes. Le cadre clinique avait pris une tournure inédite, notamment par son mode alternatif d’entrecroisement entre les lieux de l’infantile, les lieux institutionnels et les lieux du social. Cet inédit, pour autant, n’était pas – me semblait-il – du neuf au regard des ressources de la psychanalyse. Une bonne occasion de distinguer ce qui relève de l’inédit – à quoi on a affaire, intrinsèquement, dans la logique des dispositifs analytiques, et ce qui relève du nouveau – qui formerait une promesse de progrès. Pour être inédits, les remaniements dans le contexte de la pandémie étaient d’autant plus intéressants à lire dans la logique des dispositifs de l’analyse1. D’où ma remarque sur laquelle Jean Allouch a rebondi : « Il n’est pas sûr du tout que la psychanalyse ait progressé depuis son invention, et son intérêt tient à bien autre chose qu’à une logique de progrès. »
Arrêtons-nous un instant sur le motif du « nouveau ». Nous aurions peut-être tendance à nous y fier, comme si l’on pouvait l’adosser contradictoirement à ce qui fait force de répétition. Le neuf nous délivrerait de ce qui revient, encore et encore. Sauf qu’il y va d’un autre niveau d’intrication. « Le nouveau » nourrit parfaitement la compulsion de répétition – ou, pour le dire autrement, la compulsion de répétition ne cesse jamais de demander du nouveau. À cet égard, on pourrait parler d’une tentation du nouveau en psychanalyse : l’idée qu’il faudrait une modalité qui permette enfin du neuf en psychanalyse – par exemple en s’appuyant sur des modèles extrinsèques, en l’arrimant à des précisions disciplinaires dont la psychanalyse serait dépourvue. Compléter la psychanalyse, la vêtir d’atours nouveaux…. Quel rêve ! Ou quel cauchemar ! Au sens du cœur répétitif du cauchemar. Voyons de l’autre côté ce qui se joue avec la dimension de « l’inédit », entendu comme un ressort intime à chaque construction transférentielle. D’une part nous nous lançons, nous inventons, nous proposons quelque chose qui n’avait pas été articulé, tout du moins pas sous cette forme-là et à cet endroit-là : un véritable saut. D’autre part nous saisissons après coup que nous n’avons rien inventé du tout, juste pris acte de ce qui était là selon le régime d’une écriture transférentielle toujours déjà entamée, son pas à pas avec ce qu’il implique en guise de modestes déplacements. Ces deux aspects se tiennent, ou plutôt nous tiennent autant l’un que l’autre, la sensation d’un saut en même temps que celle de prendre en route un mouvement qui a commencé bien avant nous. C’est quelque chose d’inédit – ce n’est pourtant rien de nouveau, rien qui ne s’avère, après coup, avoir été appelé par ce qui se trame en amont de nous.
Le dispositif de la cure est par lui-même instructif : il s’en faut d’une bonne dose de ténacité – de beaucoup ramer, ou plutôt de beaucoup creuser sur place – pour détourer ce qui fait noyau de l’inconscient. Il s’agit, autrement dit, de prendre au sérieux la temporalité propre à la psychanalyse, une temporalité d’après-coup qui n’est en aucun cas une temporalité du progrès. De quoi nous engager à poursuivre avec notre distinction. On posera, après beaucoup d’autres, que de la psychanalyse existe aussi longtemps que peut s’en donner une version inédite, c’est-à-dire à chaque séance et à chaque analyste ; la dimension de l’inédit s’y marque d’abord en creux, comme un parcours soustractif au sein des arborescences signifiantes. Autre chose a lieu avec ce que ce qu’on vient d’appeler la tentation du progrès en psychanalyse ; la recherche y prend volontiers la forme de concepts augmentés, si l’on peut dire, en tout cas supposés remédier aux failles des notions analytiques en usage et de « mieux » conduire la tâche ardue d’une analyse. Or ce « plus » et ce « mieux » se branchent sur une figure du maître. Explicitement ou non, leur introduction manque rarement de se situer comme un affranchissement à l’endroit de ceux qui ont pris figure de maîtres fondateurs ; le versant inverse ne manque pas de s’introduire du même pas, de telle sorte qu’un attrait déclaré pour le nouveau sert à occuper subrepticement une place de maître. La recherche du nouveau en psychanalyse présente ainsi ce paradoxe de soutenir une figure de maître, y compris avec ce qui s’y véhicule d’ambivalence.
L’autorité d’un maître, en psychanalyse, serait liée à l’élaboration d’un savoir spécifique et à sa transmission. Sauf que les trois mots sont minés : maître, savoir, transmission. Le minage y est depuis le début, dans un champ analytique qui se construit en défaisant, voire en contestant, la place de maître, en même temps que le transfert tend à reconduire cette même place. La perspective lacanienne de destitution de savoir en fin d’analyse, réduisant le maître à un trognon d’être, en attrape la tension intrinsèque. Pas pour éliminer celle-ci, plutôt pour la relancer. Jean Allouch en traite dans l’ambiguïté d’un jeu de mot : Transmaître2. « Transmaître la psychanalyse » ne va pas sans rapport à un maître et, tout à la fois traverse le rapport à un maître. Non sans truculence, Allouch interroge l’érotique du rapport maître-élève, notamment une érotique pisseuse, plus ou moins analogue à celle du hérisson que Lacan aimait à mettre dans sa poche. Quelles sont les possibles réactions de quiconque (élève hérisson) se trouve enveloppé d’un mouchoir dans la poche du maître ? Il peut pisser, c’est-à-dire entrer dans une érotique de domination/humiliation ; il peut aussi piquer la cuisse, ou trouer le mouchoir et la poche en en mangeant un morceau ; sans compter le recours de s’endormir ou se mettre en boule. Autant de figures pour le paradoxe constitutif du transfert qui, d’une façon ou d’une autre, nous sollicite. Lui tourner le dos, ce qui reste probablement l’attitude la plus courante, notamment via un enthousiasme déclaré pour le neuf en psychanalyse, revient à se priver de son ressort pulsionnel.
Nous n’échappons pas, dès lors, à un niveau d’intrication supplémentaire. Si la question du nouveau en psychanalyse s’attache à celle du rapport transférentiel à une figure de maître, celle-ci se branche à son tour sur la question de la collégialité en psychanalyse. À cet égard, Allouch pointe l’évolution du séminaire de Lacan. À mesure que le séminaire prenait force en s’indiquant comme un chemin, une voie, un frayage, vers le lieu énigmatique et annoncé comme terrifiant où Lacan déclarait mener ses élèves, sa dimension de collégialité s’est peu à peu perdue : « Au fil des successifs séminaires s’est peu à peu perdu cet interpares, cette collégialité, Lacan s’y trouvant toujours plus un maître, toujours plus seul à parler en frayant un chemin3 ». Puisque j’en suis ici à évoquer des bribes de conversation avec Jean Allouch, je mentionnerai aussi l’appel de note qui, à la suite de cette citation, renvoie à Chers Collègues inconnus. Zone 34. Ce livre trame des liens de collégialité, c’est-à-dire la construction de dispositifs transférentiels et de ce qui s’y articule via le travail du collectif.
Un tel entrelacs (l’attrait du nouveau, le rapport au maître, la dimension du collectif) n’habite pas au royaume des idées. Pour s’y enfoncer tant soit peu, il n’y a guère d’autre moyen que de l’énoncer selon ce qu’on désigne comme la première personne : comment m’est venu mon investissement sur le collectif, depuis quel crochetage sur ma propre histoire d’analyse. J’ai eu affaire à un premier analyste, cela fait maintenant une quarantaine d’années, qui expédiait chaque jour ses dizaines d’analysants, dont moi-même dans le mouvement. C’était, manifestement, sa façon de se situer comme lacanien – disons son mode identificatoire à Lacan via ce qu’il faut bien appeler un trait de maîtrise. Avec ce paradoxe que sa manière systématisée d’interrompre les séances répondait justement d’une perpétuation du transfert à Lacan. Autrement dit, il maniait avec maestria la scansion dite lacanienne là où avait manqué une scansion dans son propre parcours avec Lacan. L’effet était imparable : non pas seulement convoquer la dimension du trauma dans les séances (inhérent au processus de cure) mais réduire les séances à une simple répétition du lot de trauma qui m’est échu. Sans marge ni souplesse transférentielle. Bref, c’était juste horrible. Cette répétition traumatique, indéfiniment reconductible, me privait de surcroît du moindre recul sur la situation. Comment m’y retrouver ? Est-ce qu’une psychanalyse, ce n’était pas ça, justement, une capacité à endurer ça ? …. Ça a donc duré. Longtemps. Un passage s’est néanmoins produit. J’exerçais comme médecin dans un secteur de psychiatrie, la pratique se passait bien, j’apprenais avec les infirmiers, avec les patients, notamment avec ceux qui avaient une lourde carrière de psychiatrisés. Jusqu’au jour où quelque chose m’a sauté aux yeux, sans doute grâce à la remarque d’un patient. À savoir l’évidence même : je reproduisais ce même trait dont je pâtissais dans mes propres séances. J’interrompais mes patients de la façon la plus abrupte, convaincue de me tenir ainsi sur la crête du travail clinique. Il en résultait une certaine efficacité, du moins apparente, au sens où les scansions systématiques entretiennent, voire aiguisent, le transfert, et le fixent dans un régime donné. Autant dire que s’y génère un certain degré de maîtrise sur le transfert. Je ne rencontrais pas de problème particulier – sauf que le principal restait à la porte. Or tout l’enjeu de nos pratiques, si l’on veut bien les prendre au sérieux, tient à ce qu’elles recèlent de possibilités transformatives. Il est assuré, en revanche, qu’une maîtrise du transfert ne prend aucun risque de modifier ou déplacer quoique ce soit.
Une remarque en passant : je ne suis pas en train de me lancer dans une critique de ce que Lacan a introduit avec la pratique des séances courtes ou des séances à durée variable. Je laisse de côté ce gros et passionnant chapitre, parlant juste de leur systématisation aveugle. Dans l’histoire de la psychanalyse, toute « invention » peut également nourrir une fixation sous forme de trait identificatoire à l’« inventeur ». La question du nouveau et celle du maître y cheminent ainsi côte à côte, contribuant à cette histoire paradoxale dont le puissant pari de dés-identification ne cesse d’être contredit par ce genre d’imports identificatoires. Pour ma part, j’ai été quelque peu secouée de m’apercevoir que je reproduisais la systématisation technique d’un analyste qui me mettait à mal, via un trait que lui-même avait prélevé chez son maître – celui qui, en l’occurrence, avait inventé ce maniement du transfert. Il me semble en avoir retenu dans ma chair l’embranchement de base des processus identificatoires, à savoir que le trait qu’on s’approprie ne résulte pas d’un amour excessif mais bien d’une ambivalence insoluble – autrement dit qu’il n’existe pas de meurtre conclusif, qu’on le considère comme réel ou comme symbolique. Il en est résulté une bifurcation dans mon parcours. D’une part j’ai fait le choix de souscrire à l’élémentaire du transfert, c’est-à-dire de m’y laisser épingler à chaque fois, quitte à encourir quelque déstabilisation. D’autre part je me suis engagée dans un travail collectif, comme une élaboration en acte du paradoxe transférentiel du rapport au maître.
En donnant un titre à cette intervention, je n’avais pas prévu que je me laisserais ainsi entraîner, entre un bout de conversation avec Jean Allouch sur l’absence de progrès en psychanalyse, et sa note de bas de page qui me fait réinterroger mon investissement des dispositifs collectifs. Rien de neuf pour moi dans ce qui est venu à mesure sous la plume ; mais peut-être de l’inédit dans le mode d’association entre ces différents versants. Un inédit qui pourrait d’ailleurs n’être pas seulement personnel mais générationnel. Nous sommes un certain nombre, à cette étape d’histoire de la psychanalyse, à avoir eu affaire à des analystes restés fixés dans leur parcours sur un mode d’identification à leur maître. Le transfert n’en est évidemment pas moins vif, c’est à dire aveugle, et complexe, voire douloureux, à débrouiller : continuer à s’y atteler relevant justement de l’engagement de celles et ceux qui en viennent à passer côté analyste. Il est certes une façon d’en répondre par l’attrait de la nouveauté et du « perfectionnement » conceptuel. C’est alors, comme on l’a vu, au prix de la réitération de la figure du maître avec son lot d’ambivalence inquestionnée. Une autre façon d’y avoir affaire consiste à se laisser saisir par cette charge d’ambivalence sans prétendre en répondre directement. Un tel passage générationnel, si passage générationnel il y a, avec ce qui s’y joue de discontinuité identificatoire, se marque par des effets de circulation accrue, voire d’errance, entre les rattachements institutionnels ; il appelle aussi la mise en jeu du collectif avec son incidence concrète sur les pratiques et le travail du transfert. J’ajouterai encore cette remarque : prendre acte d’une telle discontinuité n’implique pas trancher sur les rapports avec les analystes qui nous ont précédés mais, bien plutôt, d’ouvrir et de réouvrir des espaces de conversation avec elles et eux.
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