Written by 19h05 ARTICLES, REVUE N°4 : S’adresser à la liberté d’autrui

Le discours neutre des objets eux-mêmes

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Le discours neutre des objets eux-mêmes

George-Henri Melenotte

Magritte — L’art de la conversation

Le mystère n’est pas une des possibilités du réel.
Le mystère est ce qui est nécessaire absolument
pour qu’il y ait du réel.
Magritte (Écrits complets, p. 525)

Le mot « chien » ne mord pas.
Dicton

C’est l’abominable magie érotique
qui m’envoûte nuit et jour
le ventre depuis plus d’un an

Antonin Artaud- lettre 175.

Ce texte est un effet de la lecture de La leçon d’Artaud de Jean Allouch. Cette lecture fait prendre ce livre comme une invitation faite à ceux qui exercent la spychanalyse, comme il l’appela, à faire un pas de plus par rapport à ce qu’il avait fait. Car le livre laisse bien des champs inexplorés ouverts à une visite plus assidue. Fidèle en cela à une attitude ancienne, Jean Allouch ouvre des portes qui réclament à ceux qui le lisent de ne pas hésiter à franchir leur seuil.

Dans Vitalité du neutre, neutralité du vital. Sur la folie et son autre tour, il cite Émile Benveniste :

Il y a des énoncés de discours, qui, en dépit de leur nature individuelle, échappent à la condition de la personne, c’est-à-dire renvoient non à eux-mêmes, mais à une situation « objective1 ».

Que peut bien être ladite situation objective ?

Dans La leçon d’Artaud, Allouch écrit que le rejet par Artaud de « l’acte sexuel […] ne peut être accompli que si vient à manquer le désir d’un acte sexuel. Ou encore, si ce spécifique manque de désir d’un acte sexuel est établi comme une situation objective qui échappe à la personne2. »

Si Benveniste parle d’énoncés de discours qui échappent à la condition de la personne, Louis Marin traite de l’emploi du pronom impersonnel « il ». « Il » a, dit-il, pour effet « d’autoriser l’avènement ontologique des représentations du milieu des choses3 ». Aussi, le « il » comme « neutre pur » marque « l’émergence indescriptible de l’être de la chose ».

À la suite de cela, le neutre sera raccordé à l’émergence de la chose qui prendra une forme particulière. On posera que la chose en question ne peut être que la chose en elle-même. Sa caractéristique est qu’elle ne peut être mise en rapport avec quoi que ce soit, même avec elle-même. Lorsque la chose en elle-même émerge, cette émergence signe l’impossibilité de tout rapport dont le rapport sexuel4.

Quand la situation échappe à la personne, on la qualifiera d’« objective ». Cette objectivité sera aussi celle d’une situation où les choses auront émergé à l’état brut. Foucault donne un étayage à cette approche à propos de Raymond Roussel. Dans un article publié l’été 1962, intitulé « Dire et voir chez Raymond Roussel », il écrit sur ce qu’il nomme « le discours neutre des objets eux-mêmes5 ». Il convient de lire à cet effet un court passage d’un poème de Roussel, qui date de 1904. Il est intitulé La Vue :

Quelquefois un reflet momentané s’allume
Dans la vue enchâssée au fond du porte-plume
Contre lequel mon œil bien ouvert est collé
À très peu de distance, à peine reculé ;
La vue est mise dans une boule de verre
Petite et cependant visible qui s’enserre
Dans le haut, presque au bout du porte-plume blanc
Où l’encre rouge a fait des taches, comme en sang6.

Foucault décrit ce qui apparaît dans ce court extrait. Le discours de Raymond Roussel y est « obstinément attaché aux choses, tout proches d’elles, fidèle jusqu’à l’obsession, à leur détail, à leurs distances, à leurs couleurs, à leurs imperceptibles accrocs ». On remarque que les mots de Roussel ne sont pas séparés des choses. S’ils ne se confondent pas avec elles, ils leur sont fidèles « jusqu’à l’obsession », justifiant que l’on parle ici d’un mimétisme entre mots et choses. Quand, à propos de Roussel, Foucault parle de « discours neutre des objets eux-mêmes », ce n’est pas pour dire que les objets tiennent par eux-mêmes un discours, mais qu’ils le font…presque7. Toutefois cette fidélité du mot avec la chose, celle pour laquelle Francis Ponge a écrit quelques-uns de ses « proèmes8 », n’est pas une identité du mot avec la chose.

Une telle proximité du mot et de la chose réclame un pas de plus : quand la distance qui sépare les mots des choses est abolie. Il paraît difficile de se mettre à l’esprit un monde où les mots seraient des choses et vice-versa. D’emblée, s’impose un préalable. Ceci n’étant pas possible dans notre monde, il faudra en imaginer un autre où ce le serait. Ce qui suppose de quitter notre réalité et d’entrer dans une autre réalité. Est-ce possible ? Et puis, quand bien même cela arriverait que ça ne suffirait pas. Il faudra que, dans cet autre monde, opère la magie. Grâce à la magie qui régnera dans cette autre réalité, pourra émerger une situation objective où l’objectivité résidera dans ce que, là, les mots seront devenus des choses et inversement. Les choses devenues mots, on dira que ces mots-choses sont devenus des choses en elles-mêmes. Voici les éléments qui se conjuguent : la magie opératoire dans une autre réalité, celle où les choses sont des mots.

Il semble bien qu’une telle réalité soit possible. Le meilleur témoignage de cette possibilité se trouve dans l’expérience des envoûtements que connaît Antonin Artaud.

Peut-on entrer ?

On se souviendra de la remarque que fait Jean Allouch dans La leçon d’Artaud sur la réalité :

La réalité n’est pas donnée en partage à chacun et à tous ; selon Proust, des « idées agissantes » interviennent, s’interposent, configurent ce que l’on conçoit comme étant la réalité9.

Ceci indique combien il n’est pas sûr que nous ayons tous la même réalité en partage. Dès lors, il paraît bien difficile de poser ladite réalité comme un référent stable sur lequel prendre appui pour affirmer qu’elle existe, que nous l’avons en commun, et qu’il n’y en pas d’autre.

Artaud fait un geste décisif. Il soutient que la réalité, on y entre ou pas. Elle ne s’impose pas à nous comme tout porte à le croire. Elle est affaire de choix. Il précise que, pour sa part, il y a lieu de « changer l’angle de la réalité », de « désaxer le fondement actuel des choses10 ». Les drogues peuvent y contribuer. La réalité, telle qu’elle est communément entendue, n’existe pas par elle-même. Elle est ce qu’on lui attribue11, elle est le fruit de la configuration qu’on lui donne. Artaud écrit : « On attribue une réalité à quelque chose, quoi que ce soit, et ce peut être la matière, le psychique, ou encore l’occulte12 ». Partant de son approche, la relation entre le mot et la chose peut connaître un profond bouleversement. Non seulement, « le fondement actuel des choses » se trouve désaxé, mais « quoique ce soit » peut se voir attribuer le statut de réalité.

Avec un tel « quoique ce soit », on ne peut manquer d’être saisi de vertige devant la pluralité des réalités possibles et accessibles qui se présentent. N’est-ce pas ce que ne cesse de démontrer l’usage des substances psychoactives ?

La réalité peut donc être l’objet d’un choix. Il n’est pas fortuit. Artaud donne ses raisons avec ce propos anecdotique :

Un de mes premiers rôles au théâtre fut celui d’un homme qui apparaissait à la dernière scène d’un acte insipide, béat, inerte, vide, dramatique et surchargé, et qui disait sur deux tons décalés :

            Peut-on entrer ? peut-on entrer ?

            PEUT-ON ENTRER ?

Et pourquoi entrer dans la réalité, pourquoi faire à cette vie d’immondices l’honneur de lui attribuer une réalité13 ?

On peut en effet ne pas entrer dans cette vie d’immondices. En rêver une autre : ce pourra être un rêve politique, un projet d’architecte qui vise à modifier le monde, ou autre chose encore. S’il est supposé que « quoique ce soit » puisse accéder au statut de réalité choisie, alors devient possible que le choix opère sur un langage concret où le mot disparaisse comme signe, comme représentation de la chose et devienne chose en elle-même.

Dans une lettre au docteur Chapoulaud, Artaud écrit :

Le commun des gens qui ne vit que d’après la lecture des journaux ne sait pas de quoi les événements sont faits en réalité. Il ne connaît pas l’importance des Initiés et du Monde occulte. […] La vérité est que le Réel vous échappe et le Réel c’est l’Autre monde. Les Autres mondes, la magie, et des autres Mondes il y en a beaucoup. Il y a beaucoup plus de mondes qu’on ne croit14.

Multiplicité des Mondes, multiplicité des réalités selon Artaud.

Puis dans la même lettre, ceci :

Nous vivons sous la dictature de l’occulte en réalité et l’occulte, ce sont les initiés qui le manient et leurs armes sont le mensonge, l’envoûtement, l’empoisonnement et l’assassinat […] même les événements visibles auxquels tout le monde a participé les initiés arrivent encore par leurs manœuvres à les dissimuler, même à ceux qui les ont vécus quand ces mêmes initiés y ont participé15.

Ainsi placés sous le joug de l’occulte, on ne voit pas combien les événements visibles auxquels tout le monde a participé sont cachés du fait de la dissimulation dont ils sont l’objet par les initiés.

Le texte empêché d’Artaud

Dans une lettre adressée au docteur Fouks, lors de son séjour à Ville-Evrard, Antonin Artaud fait part de son attitude de rébellion. Il parle du « Théâtre et son double » pour dire qu’il recèle un secret qui tient au constat des différences qui apparaissent dans son écriture :

la différence étrange qui existe entre certaines phrases du genre lapidaire (qui sont ce que l’on appelle « écrites » et qui disent ce qu’elles veulent dire) et d’autres qui tournent comme affolées autour de l’impropriété absolue des termes qui les constellent, et montrent que l’auteur les ¾ du temps n’a pu venir à bout de ce qu’il voulait dire et a aussi bien raté l’objet que le sujet et son sujet16 !

Il y a deux sortes de phrases, les « écrites », les autres comme affolées par « l’impropriété absolue » de leurs termes. Que peuvent alors véhiculer ces dernières si leur auteur n’est pas arrivé à venir à bout de ce qu’il voulait dire ? Plus encore — et là on entre dans une étrangeté encore plus grande — qu’en est-il si l’agent de ces paroles affolées qui écrit a aussi bien raté « l’objet, que le sujet et son sujet ». Artaud indique là une propriété de ces phrases affolées : le Je y est mis à mal (voici la raison de l’emploi du terme « agent » utilisé par Jean Allouch plutôt que le Je ou le sujet) ; d’objet, il n’y en a pas, les mots ne le cernent ni pour le qualifier, ni pour le désigner. Quant à la teneur du propos qu’elles sont censées porter, leur signification est inaccessible. Peut-on parler de « phrases » à leur propos ? Artaud note deux côtés dans son écriture : l’un est celui d’« une science grammaticale parfaitement évoluée » ; et l’autre est celui de « la maladresse, l’inexpérience, la puérilité, la négligence, et la faiblesse plâtreuse et même un peu infantile ».

Il qualifie la seconde catégorie de « texte empêché ». Il ajoute que, dans ce cas, les pratiques d’envoûtements des Initiés y sont « à peu près tout ».

Cette seconde catégorie répertoriée par Artaud mérite l’attention. Avec son texte empêché qui serait le fait des envoûtements, il fournit une information importante. D’abord son caractère local : ce serait là le secret de la rédaction du « Théâtre et son double », rédaction qu’il dut reprendre pour la rendre accessible à un plus large public. Et puis, sa nette différence d’avec l’écriture à la science grammaticale parfaitement évoluée qui lui est habituelle. Comment lui dont l’écriture est si talentueuse peut-il laisser apparaître un texte indigent, d’une faiblesse plâtreuse, celui qu’il dit « empêché » ?

Ce qui est le propre des Initiés et de leurs envoûtements, va se retrouver par extension dans les sorts ou envoûtements qu’Artaud jette à son tour.

Quand Artaud jette un sort

Le 26 mai 1939, Antonin Artaud écrit à Solange Sicard. On lit ceci :

Tant que vous n’aurez pas tous oublié qui je suis, tant que vous n’aurez pas tous oublié toute la Prophétie de son avenir, […] je continuerai à vous brûler à distance, et personne ne sera épargné — je vous ferai brûler par blocs et par morceaux jusqu’à ce que vous ayez cessé de vous occuper de mon existence17.

« Je continuerai à vous brûler », Artaud a déjà commencé à le faire et il va persévérer dans cette tâche. Quand il décrit son action à distance, on ne sait pas comment fonctionnent ces sorts ou ces envoûtements. Quelle est la portée des mots qu’il prononce ? Croit-il réellement que celles et ceux qu’il cite vont brûler à distance sans que personne ne soit épargné ? S’agit-il d’une simple croyance dans son pouvoir d’action à distance ? Et qu’il en use de façon ouverte et déclarée ? À moins que la croyance n’ait rien à faire dans ce cas, ni que ce qu’il écrit ne soit en rien une menace mais l’annonce de ce qui a déjà eu lieu et se poursuivra réellement à l’avenir ?

Plutôt que de le croire délirant (ce qui serait rassurant) ou investi de pouvoirs magiques (un sorcier ? Jean Allouch en fera un théologien) qui rendent effectifs les sorts qu’il jette à distance, on s’interroge plutôt sur la particularité de la relation entre les mots et les choses telle qu’elle se manifeste chez lui. Et si les mots qu’il prononce à ce moment-là prenaient réalité ? Cela ne serait envisageable que par magie. La magie qui identifierait le mot à la chose, qui ferait de la réalité discours. Dès lors, une telle évolution n’est pas recevable dans la réalité familière. De tels mots devenus choses évolueraient dans une réalité autre.

Émergence du motchose

Que la réalité dans laquelle le choix d’entrer a eu lieu soit faite de motchoses mérite l’arrêt. Le monde dans lequel on est entré ne va pas cesser de parler, les choses faisant directement langage, mais un étrange langage. Ce qui implique que si le monde parle objectivement, il parle le monde de façon concrète, effective, c’est-à-dire que ses mots deviennent choses concrètes. Dès lors, ce qui est dit agit réellement, où s’entend par « réellement » l’entrée dans la réalité choisie.

Ainsi quand Artaud dit, « je continuerai de vous brûler à distance par blocs et par morceaux », rien ne lui sert de vérifier le bien-fondé de son action puisque le fait de le dire, de prononcer ses paroles donne d’emblée réalité à ce qu’il dit. Ce n’est pas là menace, ni prophétie. La magie suppose des mots concrets, des motchoses. On s’en doute, arcbouté sur sa seule réalité, le psychiatre ne peut entendre ce propos que comme un discours délirant. Il le fait dans son monde, à partir de sa réalité propre qu’il a mission de sauver. Car le discours d’Artaud est dangereux puisqu’il menace sa réalité, ce qui est à la source de ce que Lacan notait comme l’angoisse du jeune psychiatre lorsqu’il aborde le champ du fou18.

Fait notable, à aucun moment, Artaud ne cherche à vérifier si ses paroles ont eu une portée, car cette portée n’a aucune existence pour lui. Ses paroles sont d’emblée leurs conséquences. « Sur la terrasse que vous voyez par la fenêtre, il y a une chèvre. » Le jeune psychiatre se retourne et ne voit rien. « Pourtant, se dit-il, pourquoi serait-ce moi qui ferait remporter ma réalité sur la sienne et ferait valoir qu’il souffre d’hallucinations ? » À quoi, se rajoutera aujourd’hui : « Et si c’était le jeune psychiatre qui souffrait d’hallucinations négatives ? Ce, parce qu’il n’a pas fait le même choix d’entrée dans la réalité que son patient ? » Si tel avait été le cas, il aurait su que désigner la chèvre donnait à cette dernière force d’existence. Et que leur échange n’était qu’un dialogue de sourds.

Il ne s’agit plus avec le motchose de contiguïté entre le mot et la chose. Foucault parlait du voisinage étroit d’un langage qui, plus qu’aucun autre, était voisin de l’être des choses. Ici, moyennant le levier qu’Artaud fournit avec le motchose, il n’est plus question de voisinage. Ce terme fait fi du changement de réalité susceptible de donner accès à l’irruption du motchose dans son étrange effectivité telle qu’Artaud la propose.

Francis Ponge souligne que « si les mots et les choses se confondaient, s’il y avait motivation parfaite du signifiant au signifié, du signe au référent, l’écriture ne serait pas nécessaire ». Sans doute, puisque les mots n’auraient plus besoin de trouver leur support concret dans l’écriture. Dans une certaine réalité, le mot peut être la chose tout comme inversement la chose le mot. Il n’y a plus de nomination car rien ne sert de qualifier la chose puisque la chose se qualifie d’elle-même. La fonction déictique ne fonctionne plus non plus. Puisque le montrant est la même chose que le montré. Où quoique ce soit se met à parler directement.

Cette hypothèse n’est pas dénuée d’antécédents. Ainsi Francis Ponge, toujours lui, écrit :

Dans les civilisations anciennes, il était clair que les mots et les choses étaient absolument identiques. On était dans le domaine de ce que Baudelaire appelait les « correspondances ».

Les correspondances ici valent comme autant d’identités du mot et de la chose. Ponge poursuit par : « Il est évident que nous sommes loin de là19 ». Est-ce si sûr ?

Magie et merveilleux

Aussi commence-t-on à mieux saisir l’expression de Foucault quand il parle « du discours neutre des objets eux-mêmes. » Il ne s’agit pas du discours neutre sur les objets eux-mêmes. Si l’on accepte de donner ce syntagme à l’usage d’Antonin Artaud, on perçoit combien effectivement les objets eux-mêmes tiennent un discours. Et l’on donnera au qualificatif « neutre » l’acception d’un lieu situé ailleurs que celui de la réalité familière. Par « discours neutre des objets eux-mêmes », on entend maintenant que cela suppose cette forme particulière de discours où ce sont les objets eux-mêmes qui parlent, qui tiennent discours. Par « objets eux-mêmes », on entend les objets sans représentation. Ils ne sont pas nommés, ni désignés par un signe, par un mot extérieur à la chose. Les objets « eux-mêmes » sont des objets qui ne sont pas parasités par une nomination ou une désignation. Ce sont des « motchoses » qui parlent sans médiation. Ce sont des objets intransitifs qui flottent par eux-mêmes dans un espace sans la gravitation du sens.

On voit ici combien l’on entre dans un monde nouveau. Ce monde sera le monde de la magie et du merveilleux. N’est-il pas merveilleux le monde des contes pour enfants quand les objets s’animent, comme Pinocchio quand il abandonne son statut de marionnette20 ?

Dans Vitalité du neutre, neutralité du vital, Jean Allouch poursuit sa réflexion qui porte sur les choses et leur « gravité ». Il cite Foucault dans « Ceci n’est pas une pipe » :

On aperçoit que Foucault a fait valoir l’incidence du neutre avec sa lecture du « ceci » de Magritte. Il l’indique clairement à propos d’un autre tableau du même, L’Art de la conversation21.

Vient la citation de Foucault :

L’Art de la conversation, c’est la gravitation autonome des choses qui forment leurs propres mots dans l’indifférence des hommes, et la leur imposent, sans même qu’ils le sachent, dans leur bavardage quotidien22.

Un glissement s’est opéré chez Foucault. Avec Roussel, on avait affaire au discours neutre des objets eux-mêmes et, avec Magritte, on se retrouve avec la gravitation autonome des choses. Foucault précise que l’on peut repérer dans ce tableau de Magritte ce qu’il en est de l’incidence du neutre :

Figure 1 : Magritte – l’Art de la conversation

Les choses n’ont que peu à faire avec les hommes, eux qui prétendent les dominer en les nommant. Que se passe-t-il quand cette nomination ne fonctionne plus ? Quand ce ne sont pas les hommes qui les forment, mais elles, les choses, qui forment les mots ? Artaud n’en a-t-il pas déjà donné la leçon ? Parce que les choses possèdent leur gravitation propre qui attire immanquablement les mots dans leur besace pour qu’ils ne fassent plus qu’un avec elles. Les hommes prétendent donner un nom aux choses, alors que les choses logent les mots. Et quand il arrive aux hommes de se rendre compte de leur prétention, ils attribuent le collapsus des mots et des choses à la folie.

Un rêve de pierre

Il y a un autre tableau de Magritte, intitulé lui aussi L’Art de la conversation. Le voici :

Figure 2 : Magritte – l’Art de la conversation

Foucault rapproche le bavardage muet des deux hommes aux blocs de pierre où l’on peut déchiffrer « Rêve23 ». Voici le raisonnement qu’il tient : « Tout se passe comme si… » — précaution du « comme si » — il y avait quelque chose qui se cachait derrière le bavardage des deux hommes qui, aussitôt tenu se perd. Il ne reste que le silence : mutisme et sommeil alors se combinent pour composer un mot. Il ajoute que ce mot est stable et que rien ne pourra l’effacer. On ne sait toujours pas comment opère cette alchimie mais le fait est que les choses composent un mot stable, ineffaçable :

car c’est dans le rêve que les hommes, enfin réduits au silence, communiquent avec la signification des choses, et qu’ils se laissent pénétrer par ces mots énigmatiques, insistants, qui viennent d’ailleurs24.

Il faut que le bavardage des hommes s’arrête pour que, réduits au silence du sommeil, les hommes puissent enfin communiquer avec la signification des choses, car les choses devenues mots ont une signification qui n’est jamais qu’elle-même et qu’enfin, [les hommes] « se laissent pénétrer par ces mots énigmatiques, insistants, qui viennent d’ailleurs. » Ici, il s’agit des mots du rêve, d’un rêve réifié en bloc de pierre. Il est le résultat de ce que les choses composent un mot minéral. Chose ineffaçable, il se perpétue dans un monde étrange et inhospitalier qui évoque une civilisation perdue.

Que ce soit dans le premier tableau ou dans le second, la réalité a changé. Dans la première, deux hommes devisent, flottants comme par magie. Dans le second, la pétrification du mot « rêve » apparaît sous la forme onirique d’une civilisation perdue dont les mots étaient de pierre.

Pour conclure avec Artaud

Dans une lettre du 9 novembre 1940 à Roger Blin, Artaud rapporte une expérience intense qu’il a connue :

Le lendemain du jour où vous êtes venus ici les Initiés ont amené devant Ville Evrard des machines et des instruments de torture parfaitement réels et c’est ma tête et mes nerfs qui une fois de plus ont souffert25.

C’est la magie de l’action à distance. Les instruments de torture le torturent réellement. C’est sa tête et ses nerfs qui souffrent de leur action magique. Il suffit qu’il emploie « instruments de torture » pour que, par magie, la torture devienne effective. « Instruments de torture » est un motchose puisque ce mot une fois cité ne se dissocie pas de la chose qui est la torture effective. Elle le devient non pas du fait de la fonction de l’instrument de torture mais parce que le mot est la chose « torture » qui s’exerce à distance par magie. Le point remarquable dans ce passage est qu’Artaud, du fait de ce motchose, ne peut y échapper. Il y est totalement exposé.

Ce qui suit est du même acabit :

Hier après-midi j’ai été assailli de démons qui venaient de tous les points de l’espace occulte mais qui et cela a coïncidé dans le réel avec une formidable bataille qui a eu lieu boulevard Raspail et Montparnasse sur le terre-plein jadis occupé par le Dôme26.

Ces démons ne sont que des motchoses. Ils entrent en scène dans un espace occulte. Artaud ne parle plus ici d’un autre monde ou d’une autre réalité. C’est un espace que lui, Artaud, occupe. Les démons qui l’assaillent viennent de tous les points de cet espace. Et voilà que cet espace se dédouble. Dédoublement qui se manifeste sous la forme d’une coïncidence entre le lieu où les démons l’assaillent et celui situé boulevard Raspail et Montparnasse sur le terre-plein occupé par le Dôme. Il y a deux lieux : l’espace occulte et le monde réel de Paris près du café du Dôme mais transformé où une scène de bataille a pour Artaud réellement lieu. Puis, plus loin :

Une guerre épouvantable, Roger Blin, bat son plein depuis plus d’un an entre le ciel et les enfers et une des ruses du Malin est de cacher cette guerre sous un ourlet d’apparences de paix au milieu duquel le plus souvent vous marchez ne pensant plus à la lutte épouvantable que je mène ici27.

Cette lettre qui date du 9 novembre 1940, se situe dans la période de la Seconde Guerre mondiale. Quand Artaud dit qu’une guerre épouvantable se déroule depuis plus d’un an entre le ciel et les enfers, on peut supposer qu’il se réfère au fait contemporain de la guerre 39-45. Mais l’on tiendra compte du fait que l’une des ruses du Malin est de cacher la guerre véritable qu’Artaud mène à Ville Evrard « sous un ourlet d’apparences de paix » où Blin marche bien loin de la lutte qu’il mène dans cet hôpital.

Aussi les motchoses se démultiplient-ils dans une pluralité de réalités qui peuvent venir à coïncider entre elles.

Enfin, il y a les lettres brûlées. Pour Artaud, l’envoûté est une proie offerte à la bataille. Quand il écrit une lettre, il lui arrive de la cribler de trous par le feu d’une cigarette. Ce sont comme autant de bouches par lesquelles peut se faire entendre une parole28. Ces trous sont aussi autant de perforations par les balles, faisant de lui un fusillé. On prendra, parmi d’autres, cette lettre par laquelle il jette un sort :

Figure 3 : Lettre n°6829

Ce témoignage accessible à nos sens montre combien les motchoses le bombardent réellement, le trouent, le fusillent, le brûlent dans la dimension concrète des envoûtements, que ce soient les sorts qu’il jette, comme c’est ici le cas, ou qu’il subit. Les motchoses le criblent comme autant de brûlures de cigarettes. Par la magie, ils doivent agir de même sur la personne à laquelle cette lettre est destinée.

Une des leçons d’Artaud, car il y en a plusieurs, est que la situation objective dont il a été question n’est pas une, mais plurielle et complexe. Cette diversité suit les caprices de la magie qui produit, selon les besoins des mondes étranges comme celui ici décrit, des motchoses où l’objectivité gagne les mots. Ici, contrairement au dicton mis en épigraphe : le « motchien » mord !

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