Written by 22h36 ARTICLES, REVUE N°4 : S’adresser à la liberté d’autrui

(oh) revoir

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Inés Trabal

J’ai vu Jean Allouch pour la dernière fois lors de son dernier séminaire à Montevideo (Quand la pensée cède son excès à l’acte, 2018). Dans mon souvenir se renforçait ce qu’il appelait sa devise : transcrire, traduire, translittérer. La dernière fois que je fus devant lui, je portais ce T-shirt, avec un graphisme repris de l’artiste Christopher Wool.

Christopher Wool, Trouble, 1989, The Guggenheim Museums and Foundation1

Une boutade que ma fille et moi avons eu l’idée d’offrir aux membres de la famille Trabal à l’occasion de Noël. TRBL, les consonnes de notre nom de famille, tirées par l’artiste de TROUBLE. Turbulence. Problème. Difficulté.

Bien que cette communication soit presqu’un récit, même si cela peut paraître un simple fait divers, je voudrais profiter de l’occasion pour vous faire part de quelque chose qui me frappe depuis longtemps : la difficulté que j’éprouve souvent à établir des chronologies, des séquences, une ligne du temps. Et cela, de manière paradigmatique, lorsque je pense aux pièces de Shakespeare : je me souviens des scènes, mais j’ai du mal à les replacer dans l’ordre. À tel point que j’en suis arrivée à penser que l’ordre serait hors de propos. Ce constat m’a conduite à mon sujet : il y aurait effectivement une certaine simultanéité en jeu que je ne devrais pas manquer.

Lorsque j’ai reçu l’annonce de ce colloque, je ruminais l’écriture de mon dernier livre, alloiosis (2007), qui raconte une histoire personnelle et familiale, et qui pourtant se termine, du moins en partie, par un court texte de filiation haïku inhabituel, quelque chose de zen, qui m’a toujours interpellée. Je commençais à faire le lien avec le neutre. Cela me disait qu’il fallait que j’y revienne et que je regarde ce que j’avais écrit là. Comment y étais-je arrivée ? Après, j’ai arrêté d’écrire et je suis passée à autre chose.

La lecture de l’argument du colloque me rappela immédiatement tout cela, et bien que je n’eusse pas la moindre idée sur la manière dont je pourrais le partager, j’ai poursuivi en demandant d’y participer. Danielle Arnoux m’a demandé un titre, quelques lignes d’introduction. La substance était en alloiosis, mais je ne savais pas encore comment cela allait se dérouler, alors au dernier moment j’ai mis en forme quelques mots pour essayer de ne pas rater la possibilité d’être avec vous aujourd’hui et de vous inviter à entreprendre un voyage avec moi. Il fallait que je reprenne le livre. La première chose qui m’a surprise ce sont les détails du travail de l’éditeur (poète, typographe et artiste visuel, voisin et ami) Gustavo Wojciechoski, Maca : sur la couverture, il avait placé les lettres de mon nom intercalées avec celles du titre, en couleurs et tailles différentes.

Je peux faire référence au mot alloisio, toujours prononcé par ma mère comme une ancienne version de son nom de famille paternel, Luisi, comme élément déclencheur. En cherchant des racines, des étymologies possibles, je suis tombée sur l’énigmatique mot alloiosis et j’ai commencé à prendre des notes. Quelques temps plus tard, en les relisant, un peu perplexe, mais également convaincue de l’importance de son contenu, j’ai donné mes notes à Maca. Il a déclaré : c’est un livre.

Et nous nous sommes mis au travail. Je lui ai expliqué ce que je commençais à découvrir, à savoir qu’en réalité, tout ce qui se trouvait au milieu pouvait être supprimé pour ne laisser que les textes du début et de la fin. C’est ainsi que l’idée d’une couverture dépliante, avec un texte court et unique est née.

Ensemble, nous avons décidé que ce que nous avions choisi de laisser tomber resterait dans un livret détaché, qui pourrait très bien se perdre. Mais il y aurait aussi plusieurs couches. Une, plus courte, qui fonctionnerait comme un texte cadre sur des feuilles plus épaisses, ouvrant et fermant le livret. Le reste aurait un support plus proche de l’idée de disparition. Nous imaginions un papier très fin, fragile et transparent. Où l’on pourrait à peine lire. Maca doubla la mise : l’encre serait argentée.

J’ai appris que je dois écrire les idées poétiques à la main : la disposition sur la page, les espacements, souvent imposés par la taille ou la forme du papier, sont toujours importants lorsque je les transcris et que j’essaie de voir ce qu’elles disent, pour en faire quelque chose. À un moment donné, j’ai commencé à disposer certains mots en carrés, en croix, et en les regardant, je me suis rendu compte de l’importance d’échapper à la linéarité de l’écriture de haut en bas, de gauche à droite. C’est alors que la possibilité de lectures diverses, où les mots peuvent se parler les uns avec les autres d’une autre manière, est devenue évidente.

Dans un cas, j’ai même ressenti le besoin de rayer un mot, peut-être s’agissait-il d’une tache, une tache qui ne permettrait presque pas de lire ce qui s’y trouvait. Elle serait rouge. J’ai découvert que d’autres lettres, d’autre mots seraient également rouges.

Et je fis un rêve. Je ne sais pas si c’est avant ou après avoir envoyé « mon argument » au colloque ou après avoir reçu la réponse de Danielle sur le caractère énigmatique de ce qu’elle appelait un poème. Peut-être avant.

Dans mon rêve, j’étais parmi le public, au dernier rang d’un petit amphithéâtre. À la table d’en face, Allouch, accompagné d’autres silhouettes humaines sans traits. Je lui fais un geste de la main droite : je dessine un « S ». S majuscule, me dis-je, il occupe tout mon torse. Une connexion légère et libre se crée. Je m’interroge, et cela me renvoie à silly, bête, en anglais. Un état d’enfance, ludique, qui balaie la solennité et laisse place à l’absurde, au non-sens des vers enfantins.

En écrivant cela, je ne peux m’empêcher de voir la symétrie avec un autre rêve pris dans alloiosis :

À vue / son corps et l’autre / à peine une forme humaine boueuse / presque amorphe fraîche humide et luisante / pas de détail, pas d’yeux ni même de bouche / sauf / deux énormes déchirures aux torses

Lorsque je suis venue à Paris pour demander mon admission à l’elp, j’ai mentionné mon arrière-grand-mère Joséphine Marie Thérèse (Janicki Heitz, j’entends la voix de ma mère qui répète son nom). Je ne sais pas trop pourquoi, quelque chose concernant mes liens avec la France. À part le fait qu’elle était française, je savais très peu de choses sur elle à l’époque : quelque chose sur Dijon et Lyon, qu’elle avait une présence très imposante, qu’elle avait étudié à la Sorbonne. Il y avait aussi une photo, où j’ai perçu une certaine sévérité, peut-être à partir d’une histoire racontée par ma mère. Lorsque son père, mon grand-père Héctor, le plus jeune d’une fratrie de huit enfants, s’est adressé à Joséphine, plutôt qu’à son père (nous étions alors au début du xxe siècle), pour lui dire qu’il voulait faire des études d’agronomie, elle lui a répondu sans ménagements : « non, fiston, je suis fatiguée de travailler pour que tes sœurs fassent des études, tu iras à l’école militaire ». Les sœurs, au nombre de six, ont toutes étudié pour devenir enseignantes, et deux d’entre elles ont exercé une profession libérale : Paulina, première femme médecin de l’Uruguay, et Clotilde, première femme avocate.

Le rêve de l’amphithéâtre et sa tonalité me renvoient à leur tour à une découverte émouvante lorsque nous avons commencé à ouvrir des cartons de documents de la famille Luisi-Janicki en 2023. Nous y avons trouvé trois lettres de Joséphine. Toutes très affectueuses et, étonnamment, contenant chacune un commentaire social et, plus inattendu encore, un rêve. Le rêve du S que je viens de raconter m’a renvoyée à l’une des lettres de Joséphine que j’ai transcrite et reprise dans un article commandé par une société polonaise à l’occasion d’une journée du patrimoine en Uruguay. En partageant la transcription avec ma fille, j’ai été surprise par sa réaction : « ça m’a fait pleurer, une mère comme ça ».

Le rêve de Josefina boucle une lettre pleine de détails quotidiens adressée à l’une de ses filles, qui se trouve dans une autre ville et tente de se remettre d’un souci peut-être de santé. Voici comment il a été enregistré :

Lettre de Joséphine sans année (Famille Luisi)

Bah, laissons les idées noires
et parlons encore de Toi.
Tu sais ce que j’ai rêvé l’autre nuit
que le p’tit médecin
était venu te rendre visite
et naturellement il t’auscultait
et tu me faisais
des grimaces au-dessus son dos
et nous avons ri, Anna quand est-ce que,
quand reviendras-tu ?

Miraculeusement, ces trois lettres retrouvées m’ont apporté Joséphine et ont changé mon rapport avec elle. C’est encore grâce à une photo inconnue datant de sa jeunesse qui la montrait avec un regard vif et plein de vie. Comme si cela ne suffisait pas, la moitié supérieure de son visage était identique à celle de ma fille.

Joséphine Marie-Thérèse Janicki Heitz (Famille Luisi)

Je reviens alors à l’association avec mon rêve du S, et il me vient à l’esprit qu’il y a quelque chose de commun dans la composition de la scène, le ton, la complicité inattendue.

Au moment de la publication d’alloiosis, Maca avait produit un CD (Se lu5tra, Yaugurú, 2009) et proposé au musicien Fernando Goicoechea de réaliser une pièce à partir du livre. J’ai été émerveillée par son choix. Trois syllabes : « es in-és ». (ALLOIOSIS / fernando GOICOECHEA).

Comme il arrive souvent dans l’enfance, moi aussi je jouais avec mes initiales et aimais les lire en anglais : IT, it, ça. On m’avait offert un livre intitulé Five Children and It. It était dans mon souvenir un animal de compagnie : un monstre, quelque chose d’inconnu, d’inclassable, un ça. Je me plaisais à penser à cet It et à son lien possible avec moi. Un Es qui était récemment revenu de la main de George-Henri Melenotte lors de son dernier séminaire en septembre 2024 à Montevideo : Quand la folie nous joue un tout autre tour. Son travail me renvoyait avec insistance à la poésie zen, à cet impersonnel, à cette façon d’être au monde.

Déjà dans sa Petite conférence d’introduction à la pièce « Le Soulier de satin », Danielle Arnoux parlait de :

… l’aventure … histoires d’amour merveilleux … ondes en cercles autour d’eux … échos, reflets, contrepoints, contrastes … dans un tourbillon baroque, des personnages nombreux et divers, y compris surnaturels jouent leur partie et, très rapidement, on change de lieux2.

Mais ce n’est qu’en l’écoutant déployer son regard que j’ai réalisé les coïncidences avec mes propres réflexions à ce moment-là. J’ai remarqué lors de sa présentation : figures, constellations, anachronismes, ubiquité, simultanéité, non sans effets entre eux, personnages majeurs et mineurs, historiques, littéraires, etc. Donc, non linéaire, sans que cela signifie qu’il n’y ait pas d’affectation réciproque, peut-être tout au contraire, par le simple fait d’être.

Revenons à Christopher Wool. Je l’ai découvert lors de ma dernière visite en Angleterre peu après la chute des tours jumelles dans une petite exposition à Oxford sur le sujet du traumatisme. Là, j’ai été frappée par l’une de ses wordpaintings : une œuvre réalisée avec des lettres au pochoir, individuelles, sans lien entre elles, avec un espacement minimal qui arrête la lecture et la désautomatise. Il s’agissait d’une lithographie offset de grand format, dont une pile de reproductions était mise à la disposition du public. J’en ai ramené une à Montevideo, je l’ai accrochée chez moi, mais son impact était trop fort. Ma fille l’a apportée chez elle, et elle est toujours là.

The Show Is Over, Christopher Wool, Félix González-Torres. [Printed Matter] 19933

Je cherche à en savoir plus et j’apprends que le texte est tiré de la définition du nihilisme de l’écrivain russe Vassili Rozanov (peut-être tirée de Lipstick Traces de Marcus Griel, 1989, p. 66, qui cite à son tour Raoul Vaneigem : Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967, p. 180-181). Je retiens une citation de ce dernier.

Tant que… le pas en avant de la radicalité sera toujours suivi de deux pas en arrière de l’idéologie4.

Un commentaire critique indique que :

Les peintures et les gravures de Christopher Wool explorent la confluence de l’image, du texte et du motif. Elles comprennent souvent des phrases trouvées ou des brouillons illisibles, au pochoir ou en plâtre noir sur des champs blancs plats. L’artiste recouvre parfois les compositions de marques de peinture en aérosol et d’éléments sérigraphiés (certains tirés d’œuvres antérieures), effaçant et superposant de nouvelles couches5.

Je suis surprise par les parallèles entre nos processus.

Ensuite, je cherche Vasili Rozanov :

1856-1919, l’un des écrivains et philosophes les plus controversés parmi les symbolistes de l’ère prérévolutionnaire. Ses écrits de maturité sont des journaux intimes contenant des pensées, des mots d’esprit, des maximes inachevées, des aphorismes vibrants, des réminiscences et de courts essais. Ses œuvres tentent de recréer les intonations de la parole… et proclament le droit d’embrasser en même temps des opinions contraires6.

Alors que j’essaie de rédiger cette présentation, je tombe sur le documentaire du Belge Johan Grimonprez, Soundtrack to a Coup d’État. C’est une explosion d’informations, de visuels, de mots parlés et écrits, de citations, de références, de musique. Le temps manque pour tout saisir. Tout interagit, se renforce et contribue à un rythme sans cesse changeant. Si la thématique m’a d’abord attirée, le magnétisme vient de la structure, rien de linéaire. Elle nous oblige à rectifier notre interprétation, prêter plus d’attention, regarder à nouveau. On pourrait dire qu’il parle de l’assassinat de Patrice Lumumba, du colonialisme, de l’extractivisme, des relations internationales, de la musique, de l’activisme politique. De grands ravages, de traumatismes.

TRBL Trouble.

Trouble, les trous rouges du rêve de figures humaines amorphes.

THESHOWISOVER était une exposition sur les traumatismes de l’après-Twin Towers.

Troumatism.

Au début des années 2000 j’ai commencé une analyse avec Jean Allouch. Et surfant sur internet, j’ai trouvé le nom d’un garçon qui s’appelait Jean Allouch(e), déporté de Toulouse en 1944 et arrivé à Buchenwald, je ne me souviens plus, je n’avais pas pris de notes à l’époque. Je lui en ai parlé, il n’en a rien dit. Cela ne semble pas avoir été nécessaire, je ne m’en suis plus occupée.

En préparant mon exposé, j’ai à nouveau cherché la référence mais ne l’ai pas trouvée. J’en ai cependant découvert une autre qui est tout à fait cohérente. Dans une liste de convois, j’ai trouvé que le no 81 avait quitté le Camp de Noé le 30 juillet 1944 et qu’il est passé par Toulouse pour se rendre à Buchenwald7. Également une liste reformulée des déportés du transport partis de Toulouse le 30 juillet 1944, qui comprend plusieurs Allouche, dont Jean-Claude Allouche, français, né le 1er novembre 1940, libéré le 15 avril de Bergen Belsen, et renvoyé8.

J’avais entendu parler du mémorial de la Shoah créé à Paris avec les noms des déportés. J’apprends maintenant qu’il a été inauguré en 2005, fermé en 2019 pour corrections et rouvert en 2020. Je regarde une vidéo sur la re-création des panneaux de pierre de Jérusalem (en fait d’Hébron, en Cisjordanie) qui explique le choix du dessin des lettres, leur espacement, et je ne peux m’empêcher de penser aux affiches de Christopher Wool. Ici, l’accent est mis sur une plus grande lisibilité. Je suis toutefois choquée de réaliser que l’on parle de monument vivant, alors que pour ce travail de re-création il a été décidé de détruire l’existant pour placer de nouvelles plaques. Les rectifications empêchent de savoir ce qu’il y avait avant.

Il y avait alors cet enfant déporté. L’un des 11.400 enfants déportés de France pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, nous assistons au premier génocide retransmis en direct depuis déjà 20 mois, avec plus de —- enfants tués à Gaza.

Les versets situés à la fin de la partie la plus fragile et la plus transparente de alloiosis ont déclenché ces associations. Voici ce qu’ils disent :

Le texte présenté dans l’invitation au colloque est une composition des premiers mots inclus dans les supports les plus solides du livre. Voici les derniers :

P.S. : Après la première journée du colloque, j’ai visité l’exposition Paris noir au Centre Pompidou. Une voix m’a touché, il s’agissait de James Baldwin qui disait : « La fête est finie » et ajoutait : « C’est ce qui va se passer ». De retour à Montevideo, j’ai regardé le documentaire dont était tirée cette vignette, Meeting The Man: James Baldwin (Terence Dixon, 1970 – 19’38’’). Les similarités entre les forces en lutte lors du mouvement pour les droits civiques des années 60 aux États-Unis, la question du racisme et les forces concurrentes actuelles m’ont alors sauté aux yeux. Le texte de Christopher Wool a pris un nouveau sens : « parce que cela doit arriver ».

Une autre citation de Baldwin viendra conclure ce texte : « Les enfants sont toujours les nôtres, chacun d’entre eux, partout dans le monde ; et je commence à soupçonner que quiconque est incapable de reconnaître cela est peut-être incapable de moralité. »

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