Written by 18h26 ARTICLES, REVUE N°1 : Analytique du lien, analytique du lieu

DU NEUTRE COMME LIEU

GEORGE-HENRI MELENOTTE

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Du neutre comme lieu

George-Henri Melenotte


D’un texte à l’autre, Allouch peaufine son élaboration sur le neutre. Il y introduit au fur et à mesure des modifications. Les variations qui s’ensuivent permettent d’en apprécier les nuances. Ici, il va être question de quelques changements apparus dans une même phrase écrite dans deux textes différents.

Une datation préalable permet de situer ces deux textes. Le premier, intitulé « Du sujet érotique. Ce qu’en disait Artaud1 » date du 20 novembre 2021. Le second, « Le degré zéro de la censure », est daté du 3 février 2022. Ces deux textes font suite à un écrit qui va jouer ici son rôle, « Le point aveugle du binarisme sexué » qui remonte à l’été 20212.

Avec le premier, va être abordée la question, esquissée jusque-là, du sujet érotique dans les deux analytiques du sexe. Pour cela, Allouch revient à la formule de Freud, modifiée par ses soins : « wo Ich war soll Es werden », où l’on voit que le Ich du sujet dans le « wo Es war soll Ich werden » freudien est remplacé par Es, et vice-versa. On remarque qu’en reprenant ainsi la phrase freudienne, tout en la modifiant, il conserve l’importance donnée au lieu (le Wo allemand).

Une phrase remaniée

Pour faciliter la présentation qui va suivre, on appellera A et B, les deux articles ici retenus, ce qui donne ceci :.

Texte A : « Du sujet érotique. Ce qu’en disait Artaud » (20/11/21)

Texte B : « Le degré zéro de la censure » (3/2/22)

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On s’arrêtera maintenant sur deux phrases pratiquement semblables, extraites chacune de ces deux derniers textes.

Dans le texte A, voici la phrase :

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Le Es de la phrase freudienne n’est peut-être pas le ça de la deuxième topique ; il n’en reste pas moins un neutre qui n’est pas le lieu que le sujet érotique doit délaisser, mais celui qui, en quelque sorte, l’attend. J’écrirai donc, renversant la donne : « Là où était le sujet, là-même ça aura eu lieu » (Blanchot voit dans le ça un geste de Freud renommant l’inconscient afin que s’y entende le neutre).

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Dans le texte B, on lit la phrase précédente, reprise mais remaniée :

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Le Es de la phrase freudienne n’est peut-être pas le ça de la deuxième topique, on l’accorde à Lacan, encore que… Il n’en reste pas moins un lieu qui n’est pas le lieu que le sujet doit délaisser, mais celui qui, en quelque sorte, l’attend, un « là où c’était ça » (je le montrerai plus avant avec la romancière Annie Ernaux). J’écrirai donc, inversant la donne : « Là où était le sujet de l’inconscient, là même ça aura eu lieu ». Le neutre blanchotien, l’aura eu lieu provient en droite ligne d’un vers de Mallarmé : « Rien d’autre n’aura eu lieu que le lieu. »

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Deux mois et demi séparent ces deux phrases. On va noter les modifications introduites dans (B). Elles témoignent du soin pris à les reformuler, ou à les préciser.

Si l’on suit le détail des modifications :

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1/ Dans A, « Du sujet érotique. Ce qu’en disait Artaud » :

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On remarque une précaution liée au « peut-être » :

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Le Es de la phrase freudienne n’est peut-être pas le ça de la deuxième topique ;

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La remarque est là qui dit : « N’allons pas trop vite à traduire le Es freudien par le ça ». Ceci n’empêche pas de garder le neutre de la langue allemande, ce qui vient juste après :

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[Ce Es de la phrase freudienne] n’en reste pas moins un neutre

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Dans B, « Le degré zéro de la censure », on lit :

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Il [Il s’agit du même Es3] n’en reste pas moins un lieu

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Voilà qui est nouveau. On prend la mesure de la précaution déjà remarquée en A. Que « lieu » prenne dans B la place de « neutre » souligne l’accent mis dorénavant sur l’espace (Wo) plus que sur le genre. Le neutre est certes la première réponse que donne Allouch à la question du genre. Il jette le trouble sur le binarisme sexué (masculin/féminin, homo/hétéro…)4. Il y a un pas de plus effectué avec B. Désormais, quand on utilisera le mot « neutre », ce Es qui nous vient de Freud, on parlera de « lieu », le « là » marqué par le wo allemand. Soit une localisation du vide. Un pas — discret — vient d’être franchi qui démarque l’analyse de la problématique contemporaine du genre.

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Cette modification est déterminante parce que « neutre » et « lieu » peuvent être pris comme figures graduées du genre. Si « lieu » l’emporte maintenant sur « neutre », peut-on les faire équivaloir ? Réponse : oui, à partir du moment où l’on prend en compte l’accent critique de ces termes par rapport au genre. Si, selon Barthes, le neutre est l’espace du « ni…ni… », sans affirmation ou négation, le paradigme du genre pourrait s’y trouver déjoué. Cependant, les termes de Barthes ne règlent rien à l’affaire. En indiquant « lieu » à la place de « neutre », Allouch, fait un pas de plus qui fait sortir le neutre de la référence au genre pour le faire porter sur un espace où les catégories du genre ne fonctionnent plus.

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2/ Continuons avec les deux phrases :

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Dans A :

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il n’en reste pas moins un neutre qui n’est pas le lieu que le sujet érotique doit délaisser

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En effet, avec la phrase freudienne modifiée, « wo Ich war soll Es werden », on pourrait entendre que le Es est ce qui reste du lieu déserté par le Ich, soit le lieu que le sujet érotique doit abandonner.

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Dans B :

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On retrouve ici quasiment la même formulation, à ceci près que le sujet est frappé d’une réduction :

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Il n’en reste pas moins un lieu qui n’est pas le lieu que le sujet doit délaisser

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Tombe le « érotique » qui accompagnait le sujet dans A au profit du sujet tout court dans B.

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Cette formulation « il [le Es] n’en reste pas moins un lieu qui n’est pas le lieu que le sujet doit délaisser » n’est pas des plus aisées à manier. Malgré les apparences qui le réduiraient à une fonction pronominale, ce Es a la fonction spatiale d’un lieu. Mais s’il n’est pas le lieu que le sujet doit délaisser, alors qu’est-il ?

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3/ La suite de la phrase éclaire le problème :

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Dans A :

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mais celui qui, en quelque sorte, l’attend.

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Le sujet ne doit pas délaisser ce lieu car ce n’est pas en ces termes que se pose la question du rapport du sujet au lieu. Ce n’est pas le lieu que le sujet doit quitter mais ce serait à l’inverse, le lieu qui attendrait le sujet. Le « en quelque sorte » indique que c’est là une façon de dire.

En tout cas, le Es serait un lieu en attente du sujet. Cela indique que le sujet n’y est pas mais qu’il devrait y venir.

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Dans B :

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mais celui qui, en quelque sorte, l’attend, un « là où c’était ça» (je le montrerai plus avant avec la romancière Annie Ernaux).

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C’est une autre formulation. L’ajout du « un “là où c’était ça ” » vient juste après ce que l’on avait déjà dans A (« celui qui, en quelque sorte, l’attend »). Première remarque : Ce « là où c’était ça » est un constatif. C’est le constatif d’un lieu. La phrase « là où c’était ça » peut se lire ainsi : « là où c’était le neutre du Es ». Ce qui peut se lire aussi de cette façon : « “là où le lieu était le lieu du Es”, le sujet “en quelque sorte” est attendu ».

Dire que ce sujet est attendu (donc il n’est pas là), c’est dire qu’il devra advenir (j’emploie ici le futur, mais attention au français, le soll allemand n’est pas une obligation comme le ferait muss. Il indique seulement une advenue possible à cette place).

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4/ Ce qui vient d’être établi va se trouver brusquement renversé. Pour cela, lisons la suite.

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Dans A d’abord :

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J’écrirai donc, renversant la donne : « Là où était le sujet, là-même ça aura eu lieu » (Blanchot voit dans le ça un geste de Freud renommant l’inconscient afin que s’y entende le neutre).

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Décrivons les termes de ce renversement. Nous partons de :

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« là où le lieu était le lieu du Es», le sujet « en quelque sorte » est attendu.

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Et nous arrivons à :

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« Là où était le sujet, là-même ça aura eu lieu »

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Voici le renversement. Ce n’est plus le sujet qui est attendu dans ce lieu du Es. Ce lieu maintenant désigne là où le sujet était, mais n’est plus. Ce lieu n’est plus le lieu de l’attente du sujet, mais le lieu où il n’est plus. Exit par conséquent ce sujet (érotique ou sujet tout court). Le « là même » pointe l’insistance mise sur le fait qu’il s’agit du même lieu, là où « ça (Es) aura eu lieu ».

Il y a l’imparfait (« là où était le sujet ») et le futur antérieur (« là même ça aura eu lieu »). Le futur antérieur marque un événement du passé qui est corrélé à un autre événement du passé.

Ce que l’on peut proposer alors est ceci : là où le sujet a délaissé son lieu (premier événement du passé), là, du fait de ce délaissement, apparaît le neutre (second événement du passé corrélé au premier). Le « là » est le lieu délaissé par le sujet. La survenue ponctuelle du neutre comme lieu tient à l’élision du sujet (érotique, de l’inconscient ou sujet tout court).

Blanchot enfin, avec la fin de phrase entre parenthèses : (Blanchot voit dans le ça un geste de Freud renommant l’inconscient afin que s’y entende le neutre). On le lit :

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Assurément, la pulsion de l’énigme que Freud, en nommant l’Inconscient […] du mot en quelque sorte muet dont le français ça, à la fois grossier et raffiné […] ne cesse de désigner sans pouvoir la fixer, s’entend d’abord de par le neutre et, en tout cas, fait qu’on se borne à entendre le neutre comme la pression de cette énigme5.

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Passons maintenant à B :

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Se trouve confirmée la lecture proposée pour A.

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a)On lit :
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J’écrirai donc, inversant la donne : « Là où était le sujet de l’inconscient, là même ça aura eu lieu ». Le neutre blanchotien, l’aura eu lieu provient en droite ligne d’un vers de Mallarmé : « Rien d’autre n’aura eu lieu que le lieu. »

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Dans B, la donne n’est plus renversée mais inversée.

Dans les deux phrases (A) et (B), on trouve l’insistance « là…, là même… », soit le redoublement de l’indication persistante du lieu.

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b) B est plus indicatif que A, car on lit maintenant :

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là où était le sujet de l’inconscient (donc au lieu où ce sujet n’est plus)6, là-même (au même lieu) ça aura eu lieu (ça, à lire non plus seulement comme neutre mais aussi comme lieu).

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Ce qui pourrait se dire ainsi :

Au lieu (de l’Autre comme inexistant) où le sujet de l’inconscient n’est plus (il était dans ce lieu mais il n’y est plus7), le lieu comme lieu aura eu lieu. Ce futur antérieur désigne dans la même opération l’abandon de ce lieu par le sujet (érotique, tout court, ou de l’inconscient) et l’émergence du neutre comme lieu.

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c)Cette fois-ci, le sujet, selon ses trois acceptions possibles (sujet érotique, sujet de l’inconscient et sujet), est la part exclue de l’opération ici décrite.
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d) La référence à Blanchot change la donne. Le neutre blanchotien (comme il y a un neutre selon Barthes et un neutre selon Allouch) est un futur antérieur qui se rapporte au vers de Mallarmé :

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.RIEN

De la mémorable crise ou se fût l’événement

accompli en vue de tout résultat nul

humain

.

N’AURA EU LIEU

Une élévation ordinaire verse l’absence

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QUE LE LIEU

inférieur clapotis quelconque comme pour disperser l’acte vide

abruptement qui sinon

par son mensonge

eût fondé

la perdition8 .

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e)Ce n’est plus le ça de Freud qui, selon Blanchot, a nommé l’inconscient pour que s’y entende le neutre.

Blanchot écrit :.

En d’autres termes, tout langage commence par énoncer et, en énonçant, affirme. Mais il se pourrait que raconter (écrire), ce soit attirer le langage dans une possibilité de dire qui dirait sans dire l’être et sans non plus le dénier — ou encore, plus clairement, trop clairement, établir le centre de gravité de la parole ailleurs, là où parler, ce ne serait pas affirmer l’être et non plus avoir besoin de la négation pour suspendre l’œuvre de l’être, celle qui s’accomplit ordinairement dans toute forme d’expression9.
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On retrouve ici le « ni…, ni… » de Barthes. Établir le centre de gravité de la parole “ailleurs”, écrit Blanchot. Cet ailleurs, il le désigne lui aussi par un “là”. Il n’exclut pas la possibilité d’une parole débarrassée d’une affirmation de l’être et de sa négation. Ainsi, poursuit-il, le récit (écrire) pourrait mener à cet ailleurs, ce lieu exonéré d’une telle affirmation (et de sa négation). Ce serait un récit (raconter, écrire) qui permettrait d’accéder à un ailleurs libre.

Cette citation maintenant de Blanchot où il utilise, conjuguant le récit à la parole, l’expression « voix narrative » :

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La voix narrative est, sous ce rapport, la plus critique qui puisse, inentendue, donner à entendre. De là, que nous ayons tendance, l’écoutant, à la confondre avec la voix oblique du malheur ou la voix oblique de la folie10.

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Blanchot ne viserait-il pas l’analyste quand il insiste sur cette voix narrative ? Il se réfère dans cette page à un lieu, le lieu du bal à T. Beach où Anne-Marie Stretter ravit à Lol V. Stein son fiancé11. De ce lieu, Blanchot écrit que c’est :

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Une nuit à jamais sans aurore où est survenu l’événement indescriptible que l’on ne peut se rappeler et que l’on ne peut oublier, mais que l’oubli retient — le désir nocturne de se retourner pour voir ce qui n’appartient ni au visible, ni à l’invisible, c’est-à-dire de se tenir, un instant par le regard, au plus près de l’étrangeté12.

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Nous voilà introduit par lui à d’autres voix que la voix narrative, la voix oblique du malheur (le deuil ?) ou à celle de la folie.

De la folie, il va être question, mais par un autre biais que Duras, par celui d’Artaud.

L’entrée en scène d’Artaud

Dans « Du sujet érotique. Ce qu’en disait Artaud13 » (le texte A), Artaud entre en scène.

L’esprit, Artaud y tenait farouchement. Allouch le remarque dans le refus d’Artaud de l’acte sexuel :


Chez Artaud, c’est l’esprit qui pâtit de l’acte sexuel. Son esprit, il y tient et n’en démordra jamais. Artaud refusait que ce soit cette « saleté sexuelle » mise à l’enseigne du péché qui offrirait une voie vers le neutre et, de ce fait même, le distinguerait, le cultiverait.


La saleté sexuelle l’a amené à recommander de ne pas avoir de rapport sexuel. Artaud se situe au carrefour d’une grande expulsion, que ce soit celle des dieux grecs ou du dieu chrétien. Et ce grand départ a laissé un lieu vide qu’Allouch place sous le signe d’un grand délaissement :

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On se demandait : où sont passés les dieux grecs jouant leur partie dans l’érotique ? Et, ce Dieu chrétien auquel Artaud donnait son congé ? S’ils ont délaissé la scène sexuelle, leur départ lui-même a permis d’apercevoir ce qu’était leur lieu, celui, désormais vacant que leur retrait a laissé entrevoir.


Les dieux qui occupaient la scène sexuelle l’ont désertée. Artaud a pu observer, après leur départ, la place vide qu’ils avaient occupée. C’est leur retrait qui a permis de voir ce lieu vacant du neutre.

Suit la phrase :

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Ils (les dieux) ont laissé à découvert ce que l’on peut donc désigner comme étant désormais le sujet érotique.

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S’agit-il ici du retour intempestif du sujet érotique du lieu qu’il avait délaissé au profit du neutre ? Il précise :

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Si ce n’est qu’ici « sujet » (toujours peu ou prou un agent) n’est plus à sa place, laissant place au neutre (je souligne), à l’intervention du neutre si difficile à attraper en discourant.

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Cette intervention du neutre, si fugace dans le discours, presqu’insaisissable, est décrite par Blanchot comme « action de passivité14. » L’action de passivité propre au neutre fait pencher la question du sujet loin de la dénomination « sujet érotique ». Allouch la dénomme autrement :

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Ou encore une « action d’inaction » – ce que Jacques Le Brun a parfaitement rendu avec son concept de « passiveté15 ».

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À lire ces dernières lignes, il ne reste rien de l’agent véhiculé par le sujet érotique dont la fonction de désignation du neutre est maintenant effacée du fait de son évacuation. La catégorie « sujet » ne saurait qualifier le neutre. On rappellera ici les questions de Blanchot : « Peut-on interroger le neutre ? Peut-on écrire : le neutre ? Qu’est-ce que le neutre ?16 »

Une lecture de cette citation de Blanchot :

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Là où semble manquer à une action de passivité le rapport direct à un sujet qui l’exercerait, on croit déjà pouvoir parler du neutre : ça parle ; ça désire ; on meurt17.

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Le neutre ici est décrit comme action de passivité. Le problème posé est qu’alors manque « le rapport direct de cette action à un sujet qui l’exercerait. » Une façon de s’y prendre pour pouvoir parler du neutre reviendrait à l’usage de ces formules : « ça parle » ; « ça désire » ; « on meurt ». Blanchot use ici indifféremment du « ça » ou du « on ». L’emploi de ces pronoms ne règle pas vraiment le recours au neutre. Avec eux, on croit parler du neutre mais le fait-on vraiment ? s’interroge-t-il.

En poursuivant la citation de Blanchot, on lit :

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Assurément la pulsion de l’énigme que Freud, […] ne cesse de désigner sans pouvoir la fixer, s’entend d’abord de par le neutre et, en tout cas, fait qu’on se borne à entendre le neutre comme la pression de cette énigme18.

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Énigme et pression de l’énigme renvoient à la pulsion de l’énigme chez Freud. Blanchot reprend à son compte la pulsion où il prend acte de l’inadéquation de la pulsion à son objet (l’énigme) et de la « poussée » (Drang) qui devient chez lui « pression19 ». Si le neutre échappe à sa simple désignation par le sujet érotique agent, c’est du fait de la pression de l’énigme qui ne cesse de s’exercer avec lui et qu’une simple nomination ne saurait suffire à désigner.

La suite :

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Mais l’un des traits du neutre (peut-être, du reste, par ce tour, le neutre maintient-il le ça dans sa position problématique qui l’empêche d’être sujet ou objet), c’est, se dérobant à l’affirmation comme à la négation, de recéler encore, sans la présenter, la pointe d’une question ou d’un questionnement, sous la forme, non d’une réponse, mais d’un retrait à l’égard de tout ce qui viendrait, en cette réponse, répondre20.

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Blanchot fait preuve d’une souveraine clarté en délivrant la difficulté propre au neutre et à sa si difficile saisie. Il se dérobe à l’affirmation tout comme à la négation. On se souviendra à ce sujet de Barthes et de son propos sur le fascisme de la langue21[21] où le neutre vient jouer tout son rôle comme tentative d’y échapper.

On lit aussi, dans le cours de Barthes sur Le Neutre :

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Par le poids de la syntaxe, il doit être ce sujet-là et non un autre (par exemple : devant fatalement se déterminer, dès qu’il parle, par rapport au masculin/féminin, au vous/tu : les rubriques de la langue sont des lois coercitives qui l’obligent à parler dans ce sens j’ai pu parler d’un « fascisme » de la langue22.

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Il ajoute, si le neutre est ce qui déjoue le paradigme, « le paradigme est la loi contre quoi s’insurge le Neutre ». Barthes prend comme modèles du paradigme : « oui/non ; +/-23 ».

En revenant à la phrase de Blanchot, le neutre permet de se dérober à l’affirmation comme à la négation, tout en recelant « la pointe d’une question ou d’un questionnement sans la présenter sous la forme d’une réponse, mais d’un retrait à l’égard de tout ce qui viendrait, en cette réponse, répondre. »

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Le neutre serait le mouvement même du retrait de la réponse là où elle est attendue. Il serait le lieu de cette réponse sans réponse, suspendu dans le retrait de tout ce qui permet d’affirmer ou de nier quoi que ce soit de l’ordre d’une réponse effective24.

Une chambre particulière.

Dans Retour à Yvetot, paru en 2013, Annie Ernaux parle des photos qu’elle a introduites dans son œuvre. Elle commente en particulier les photos des deux maisons de son enfance. Ce sont « des photos véritables », dit-elle. Deux photos de maison. La maison d’Yvetot et sa maison natale à Lillebonne.

Maison d’Yvetot

Une image contenant texte, bâtiment, extérieur, maison Description générée automatiquement

Maison de Lillebonne

 Elle ajoute :

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Ce sont des photos sans personnages, sans êtres vivants, comme dans L’usage de la photo25, qui comporte aussi des photos sans êtres vivants, juste des vêtements en désordre dans des pièces, chambres, salons. Comme si je ne pouvais montrer que des photos de lieux vides26.

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Dans L’autre fille, elle se trouve dans la chambre de ses parents, après avoir eu l’autorisation de ses habitants de la visiter. Elle écrit :

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Je regardais le lit, je tâchais de lui substituer celui des parents, de voir à côté le petit lit en bois de rose. Je n’avais pas de véritable pensée, juste « c’est là ». J’éprouvais une sorte de sensation plénière, faite d’étonnement et de contentement obscur de me trouver là, dans ce lieu précis du monde, entre ces murs, près de cette fenêtre, d’être ce regard qui contemple la chambre où tout a commencé pour l’une et pour l’autre, l’une après l’autre. Où tout s’est joué. La chambre de la vie et de la mort qui était baignée de lumière en cette fin d’après-midi. Le lieu de l’énigme du hasard 27.

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Comment aurait-on pu s’y prendre mieux pour décrire un lieu ? Un espace, une scène où le lieu aura eu lieu comme lieu ? Que ce soit celui des origines, celui dont il ne reste rien d’autre que le lieu dépouillé de tous les meubles et les occupants de l’enfance ? Le lieu d’une scène primitive à laquelle elle aurait assisté ? Y a-t-il une émotion ? Celle des retrouvailles ? Non, de l’étonnement, du contentement « obscur ». D’émotion, très peu. De ce lieu « où tout s’est joué », écrit l’autrice, elle n’avait pas d’autre pensée que « “juste c’est là” ». Le constat simple que la chambre comme « lieu précis du monde » aura eu lieu.

Que dit-elle encore ? :

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Ici, tantôt je vois la chambre lumineuse d’avril dernier, je sens la présence dérangeante de la propriétaire à mes côtés, la chaleur, tantôt je suis dans l’autre, crépusculaire, confuse, en petite ombre allongée entre les parois de mon lit d’enfant. La première où rien n’a été vécu s’éliminera d’elle-même dans un délai plus ou moins bref, il en est toujours ainsi dans mon expérience, déjà j’ai oublié la couleur du dessus-de-lit, les meubles. L’autre est indestructible.

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Il y a deux chambres. La chambre réelle, promise à l’oubli. Il y a aussi la chambre « crépusculaire », celle qu’elle voit comme une scène, « en petite ombre allongée entre les parois de mon lit d’enfant », celle qu’elle ne verra jamais plus pour de vrai, impossible à atteindre jamais. Qu’en sera-t-il de celle-ci, « l’autre » écrit-elle ? Elle est « indestructible ». C’est dire qu’elle ne cesse d’insister comme lieu..

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